Trois communautés, un Consistoire, un candidat unique. La procédure est parfaite. Le choix, lui, a eu lieu ailleurs.
La blague
Dans un shtetl de Galicie, le vieux rabbin vient de mourir. Trois communautés se retrouvent sans guide : celle du haut du village, celle du bas du village, et celle de la ruelle derrière la synagogue. Ensemble, elles n’en font qu’une aux yeux du Consistoire de Lemberg, qui les prie de proposer un successeur.
Celle du haut se réunit et discute pendant trois semaines. Elle rédige une lettre au Consistoire : « Notre candidat est Rav Feinberg, de Cracovie. Il est savant, doux, il connaît le Talmud par cœur, ses enfants sont bien élevés. »
Celle du bas se réunit et discute pendant quatre semaines. Elle rédige aussi une lettre : « Notre candidat est Rav Rosenzweig, de Lublin. Il est savant, ferme, il chante bien, sa femme cuisine remarquablement. »
La ruelle derrière la synagogue, elle, ne se réunit pas. Elle a déjà, depuis quarante ans, son propre rabbin, Rav Katz, qui prêche tous les shabbat dans son petit oratoire. Elle écrit simplement au Consistoire : « Notre candidat est Rav Katz. »
Le Consistoire de Lemberg reçoit les trois lettres. Il réunit sa commission, examine les diplômes, vérifie l’ouverture d’esprit et le respect des valeurs de l’Empire. Puis il rend son verdict :
— Rav Feinberg de Cracovie, excellent dossier, mais il n’est pas proposé par la communauté du bas ni par la ruelle. Recalé.
— Rav Rosenzweig de Lublin, excellent dossier, mais il n’est pas proposé par la communauté du haut ni par la ruelle. Recalé.
— Rav Katz, dossier convenable, et il est proposé. Nommé Grand Rabbin des trois communautés.
Le lendemain, dans son oratoire de la ruelle, Rav Katz réunit ses fidèles et leur dit :
— Mes amis, je viens d’être élu Grand Rabbin de tout le village.
Un vieil homme au fond lève la main :
— Rebbe, personne n’a voté.
— Bien sûr, répond Rav Katz. C’est même pour cela que je suis élu.
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Lecture traditionnelle
Cette blague met en scène une vieille sagesse du judaïsme diasporique : dans les communautés dispersées et minoritaires, le rabbin n’a jamais été « élu » au sens démocratique moderne. Il était appelé — le mot hébreu est nikra, il est appelé à la fonction — par une communauté qui le connaissait déjà, souvent depuis longtemps, et qui le proposait à l’autorité supérieure pour ratification. Le Consistoire, institution née de Napoléon et transposée en Belgique, est précisément l’organe de ratification : il ne choisit pas, il valide. Sa fonction est d’assurer que le candidat proposé remplit les conditions — savoir, moralité, loyauté civique — sans se substituer à la communauté qui l’a désigné.
C’est un système cohérent, hérité d’un temps où chaque kehilla portait la responsabilité de son propre guide spirituel, et où l’idée d’une élection interconfessionnelle sur bulletins n’aurait pas eu de sens. Le rabbin n’est pas un élu du peuple, il est un serviteur du texte reconnu par ceux qui l’ont écouté. Le Talmud raconte d’ailleurs, dans le traité Berakhot, comment Rabban Gamliel fut destitué et remplacé par Rabbi Eléazar ben Azaria non par vote, mais par un déplacement de la reconnaissance collective. Une autorité rabbinique se défait comme elle se fait : par une modification silencieuse du regard porté sur elle.
Le comique de la blague tient à ce que la ruelle, ne s’étant même pas donné la peine de délibérer, obtient exactement ce que les deux autres communautés cherchaient à obtenir par un long processus. Elle avait, si l’on peut dire, une longueur d’avance ontologique : son candidat était déjà son rabbin. Les deux autres communautés proposaient un rabbin ; la ruelle proposait un fait accompli. Et le Consistoire, dont la fonction n’est pas de choisir mais d’entériner, ne pouvait qu’entériner ce qui avait déjà eu lieu.
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Lecture psychanalytique
La blague dévoile une structure que la psychanalyse connaît bien : celle du choix forcé. Lacan en donne l’exemple canonique dans le Séminaire XI avec la formule du voleur — « la bourse ou la vie » — où le sujet paraît choisir mais où, en réalité, une seule branche de l’alternative est vivable. Ici, le Consistoire paraît choisir entre trois candidats, mais l’un des trois n’est pas un candidat : c’est déjà le rabbin en fonction. Les deux autres sont des propositions abstraites face à une réalité installée depuis quarante ans. Le choix, en tant que tel, n’a pas eu lieu — il avait été fait avant que la question ne soit posée.
Ce dispositif touche à la question du désir. Freud, dans Le Moi et le Ça, note que ce que le sujet appelle sa décision est presque toujours la ratification, après coup, d’un mouvement plus ancien qui l’a déjà engagé. Le moi ne choisit pas, il consent — et souvent, il consent en croyant choisir. Le Consistoire de la blague est un moi collectif : il examine, il pèse, il tranche, mais ce qu’il tranche est déjà tranché ailleurs, dans l’épaisseur du temps communautaire, par une réalité qui ne demandait qu’à être nommée.
Il y a aussi, dans le dernier échange, un renversement lacanien assez pur. Le vieil homme objecte : « Personne n’a voté. » Le rabbin répond : « C’est même pour cela que je suis élu. » Autrement dit, l’élection n’a pas eu lieu parce qu’elle n’était pas nécessaire — et cette non-nécessité est l’élection. On reconnaît ici ce que Lacan appelle l’hainamoration, ou la manière dont un signifiant peut fonctionner en n’étant justement pas prononcé : ce qui institue le rabbin, c’est précisément le silence qui a entouré sa désignation. S’il avait fallu voter, c’est qu’il aurait fallu choisir ; et s’il avait fallu choisir, c’est qu’il n’était pas déjà celui-là.
On peut lire cette blague comme un éloge — la véritable autorité est celle qui n’a pas besoin d’être élue. On peut aussi la lire comme un avertissement — car ce qui se transmet sans être choisi risque de se transmettre sans être discuté, et la fonction de Grand Rabbin, si elle veut représenter plus qu’une seule ruelle, gagnerait peut-être à passer, une fois au moins, par un moment de dispute véritable. Ce moment, dans la véritable tradition du peuple juif, n’a jamais été un luxe.
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Michel Deroover — Le Divan Juif
Publié initialement dans Le Divan juif
Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur



