À l’occasion de la parution, le 9 septembre, de Navré
Raphaël Jerusalmy a choisi HaBayta pour parler de son nouveau roman, mais aussi de ce qui demeure lorsque l’Histoire fracasse le présent : la culture, le refuge, Israël — et la quête du beau.
Paris, 1889. Une fin de siècle, un esthète qui se protège du monde, des tables somptueuses, la mort qui rôde et la civilisation qui contemple sa propre sauvagerie. Avec Navré, qui paraît le 9 septembre, Raphaël Jerusalmy s’est offert une échappée après l’horreur du 7-Octobre et le tumulte de l’actualité. Mais on n’échappe jamais tout à fait au réel. De l’ancien homme du renseignement au chasseur de livres rares, du romancier à l’Israélien, HaBayta a voulu retrouver toutes les voix de Jerusalmy. Et lui poser, pour finir, la question contenue dans son titre : de quoi est-il navré, aujourd’hui ?
HaBayta — Pourquoi 1889 ? Est-ce parce que cette année-là Paris se croit au sommet de la civilisation, précisément au moment où cette civilisation révèle aussi quelques-unes de ses contradictions les plus violentes ?
Raphaël Jerusalmy — J’ai une prédilection pour les époques charnières, les ambiances de fin de siècle. Elles sont à la fois décadentes et prémonitoires. Et elles marquent un moment d’avant, de réflexion, avant que l’histoire reprenne sa course.
Dans Navré, un homme qualifié de « sauvage » est exposé au Jardin d’Acclimatation. Qui est le sauvage dans votre roman ?
Il y a le « bon sauvage », bien sûr. Et il y a la sauvagerie des nations dites civilisées à l’égard de ce qu’elles s’accordent à définir comme des peuplades sauvages ou primitives. Il y a aussi la sauvagerie du 7-Octobre.
Est-ce cela qui vous intéresse : le moment où une civilisation continue à se croire civilisée alors qu’elle ne voit déjà plus sa propre barbarie ?
Cela m’amuse, plutôt. Il y a, dans Navré, un clin d’œil au lecteur quant à la période que nous vivons actuellement. Mais aussi une évasion hors du temps, loin de tout cela, dans l’errance à travers le Paris d’antan. Celui de 1890, d’Éric Satie, d’Odilon Redon.
Car, pour moi, l’écriture de ce roman vient après l’horreur du 7-Octobre. Plongé dans l’actualité et les interventions incessantes dans les médias, ce roman est une échappée, un bol d’air. À l’écart des tumultes.
Gustave se protège du monde par les livres, les objets, les musées, les collections, la gastronomie. La culture nous civilise-t-elle vraiment, ou peut-elle devenir une manière très élégante de ne plus regarder le réel ?
Les deux à la fois. Et c’est fort bien ainsi. La culture, bien comprise, nous enrichit, nous affine. Elle n’a pas empêché Diderot de regarder le réel en face. Elle offre juste un regard singulier sur le monde, une vision autre.
Et d’ailleurs, peut-on vraiment échapper au réel ? S’y soustraire ? Ou juste l’esquiver par moments ? La culture offre de tels moments. Gustave, le héros, esthète invétéré, déplore que le « sauvage » ne soit jamais allé au Louvre ni n’ait jamais goûté un grand cru bordelais.
Il y a dans votre roman quelque chose de troublant : plus la mort approche, plus la table semble somptueuse. Pourquoi avoir fait de la nourriture le voisin immédiat de la mort ?
« Oh, la mort, on en fait tout un plat ! », s’exclame Laure, l’une des héroïnes du roman.
La nourriture, c’est la vie. Manger pour vivre, c’est manger des créatures mortes, abattues, découpées. Une belle table est pleine de sagesse. Platon n’a-t-il pas tenu un Banquet ? Ou Jésus, la Cène.
Dans Navré, il y a un repas de funérailles qui en dit long sur ce rapport ambigu de la bonne chère à la mort.
Séraphine nourrit. Elle sert. Elle paraît presque immobile tandis que tout se dérègle autour d’elle. Est-ce elle, finalement, qui détient le pouvoir ?
Absolument. Et elle ne va pas se priver de l’exercer et de manipuler tout le monde autour d’elle, à coups de mets de plus en plus extraordinaires qui, passant par le corps, ont en fait un pouvoir sur l’âme.
Être navré, c’est se dégager de toute responsabilité à bon prix
« Navrer » signifiait d’abord blesser, transpercer. Puis la blessure est devenue morale, jusqu’à notre presque anodin « je suis navré ». Pourquoi avoir choisi pour titre un mot dont l’histoire elle-même raconte l’effacement progressif d’une blessure ? Est-ce précisément ce que raconte votre roman : notre capacité à mettre des mots polis sur ce qui devrait encore nous blesser ?
Être navré, c’est se dégager de toute responsabilité à bon prix. C’est refuser d’assumer. Mais cela veut aussi dire que l’on n’accorde pas d’importance à ce qui nous navre.
Des enfants meurent de faim en Afrique. Ah, vous m’en voyez navré…
Tout semble glisser sur Gustave, le héros du roman, rentier, vieux garçon, égoïste et bourru. Il se désole à peine des sanglantes émeutes ouvrières de son époque. Par contre, un tournedos trop salé le révolte.
Alors, qui est réellement navré dans ce livre : Gustave, les victimes, Paris — ou notre idée même de la civilisation ?
Navré, l’est-on jamais vraiment ? Dans ce livre, personne ne l’est. Pas même le lecteur, qui se retrouve dans un état d’esprit hautement cynique et immoral. Ce qui est une façon de le divertir…
Regarder derrière les apparences
Vous avez connu le renseignement militaire israélien, puis les actions humanitaires, les livres rares, l’écriture. Celui qui a appris professionnellement à regarder derrière les apparences écrit-il autrement un roman policier ?
Mon problème avec la plupart des polars, c’est que, de par mon expérience, j’en devine rapidement le dénouement. Je décèle les astuces de l’auteur pour mener le lecteur sur de fausses pistes, préparer des rebondissements, dissimuler le plus longtemps l’identité du coupable.
Dans mon roman, j’utilise ces mécanismes tout en m’amusant à en montrer les limites, évitant les pièges et clichés du genre.
Un ancien homme du renseignement sait que les objets, les silences et les détails peuvent parler. Un écrivain aussi. Quand vous écrivez, qu’avez-vous conservé de cette manière-là de regarder le monde ?
Un sens aigu de l’observation doublé d’une méfiance à l’égard des apparences. L’attention aux petits détails, au langage corporel, aux indices qui se cachent là où on s’y attend le moins. La capacité à évoluer dans des zones grises, des milieux en marge de la normalité.
Détails anodins et silences qui en disent long se retrouvent partout dans mes romans. Il y a aussi l’aptitude à manipuler le lecteur.
Vous êtes également chasseur de livres rares. Gustave collectionne pour se mettre à l’abri du monde. Collectionner, est-ce sauver quelque chose de la disparition — ou tenter désespérément de retenir ce qui doit disparaître ?
Collectionner, c’est amasser, entasser. C’est une maladie mentale, obsessionnelle. Et une immense jouissance.
Le collectionneur japonais enferme ses collections dans des placards et ne les montre à personne. C’est un rempart contre la vie, contre la mort. Un refuge dont on sait bien qu’il est dérisoire, mais un refuge tout de même.
Nous vivons à l’ère de l’hypocrisie et des fausses valeurs
Votre Paris de 1889 croit au progrès. Nous aussi. Sommes-nous moins naïfs que lui ?
Je crois aussi au progrès et j’en utilise les bienfaits. Comme je crois tout autant que l’on puisse s’en passer. L’humanité avance par certains côtés et régresse par d’autres. Plus il y a de progrès et moins le racisme et la violence sont excusables.
Nous vivons à une époque qui possède un vocabulaire moral extraordinairement développé — droits, humanité, victimes, justice — et qui semble pourtant s’habituer très vite à la violence. Sommes-nous devenus meilleurs pour nommer le Bien que pour le pratiquer ?
Nous vivons à l’ère de l’hypocrisie et des fausses valeurs. Wokistes, pro-palestiniens et autres bobos bien-pensants sont les nouveaux inquisiteurs, les nouveaux fascistes. Ils sont très dangereux. Je les méprise sans toutefois sous-estimer leur pouvoir de nuisance.
Après le 7-Octobre
Vous vivez en Israël. Depuis le 7 octobre 2023, les mots « civilisation » et « barbarie » sont employés constamment, parfois comme des armes politiques. Ces mots signifient-ils encore quelque chose pour vous ?
La barbarie a ressurgi tel un spectre lors du 7-Octobre, mais avait-elle vraiment disparu ? Pas chez les ennemis d’Israël, en tout cas. Qatar, Turquie, Iran, Houthis, Hezbollah, etc.
Cela veut-il dire qu’Israël est civilisé ? Oui, dans sa lutte contre la barbarie, avec Tsahal. Non, dans la grossièreté et la virulence de son débat politique. Oui, dans les élans de solidarité. Non, dans les scissions.
Le 7-Octobre a-t-il changé l’écrivain que vous êtes ?
Le 7-Octobre m’a bouleversé comme tout le monde, mais il ne m’a pas fait dévier de mon chemin. Il m’a rappelé la nécessité de combattre, de préserver sa dignité, de défendre mon pays et mon peuple. Ce que je fais sur les plateaux de télé, à l’antenne, sur les réseaux sociaux.
L’écriture est pour moi une échappatoire, un refuge et un immense plaisir que je refuse de laisser gâcher par la conjoncture. Tout comme le héros de Navré se préserve un havre de sérénité.
Il ne faut surtout pas abandonner la quête du beau, quoi qu’il arrive.
Vous êtes analyste de sécurité et de défense. Que voit le romancier d’Israël aujourd’hui que l’analyste ne peut pas dire — et que voit l’analyste que le romancier préférerait peut-être ne pas savoir ?
Les deux voient et ressentent la même chose. Ils l’expriment juste différemment. La fiction offre évidemment plus de liberté.
Depuis le 7-Octobre, le mot « sécurité » a-t-il changé de sens pour vous ?
Non. Je n’ai jamais baissé ma garde.
Vous avez choisi de raconter 1889 plutôt que 2026. Le roman historique permet-il parfois de dire le présent avec davantage de liberté que le commentaire politique ?
Il permet de faire avaler la pilule sans avoir l’air d’imposer son avis. Il sublime l’actualité, lui rendant sa juste proportion. Et il permet pas mal d’humour.
Une dernière question, Raphaël : de quoi êtes-vous navré, aujourd’hui ?
Du manque d’unité, de tolérance, de respect de l’autre, dont souffrent les citoyens de mon pays.
Entretien mené par Sarah Cattan


