Que désigne-t-on lorsqu’on parle de « résistance armée » palestinienne ? À partir des propos de Rima Hassan, Sébastien Xhayet interroge les mots qui ennoblissent une cause avant même d’examiner les actes commis en son nom. Autodétermination, protection des civils, droit de la guerre : comprendre un conflit n’est pas absoudre ses crimes.
« 𝙍𝙚́𝙨𝙞𝙨𝙩𝙖𝙣𝙘𝙚 » : 𝗹𝗲 𝗺𝗼𝘁 𝗺𝗮𝗴𝗶𝗾𝘂𝗲 𝗽𝗼𝘂𝗿 𝗺𝗮𝘀𝘀𝗮𝗰𝗿𝗲𝗿 𝘀𝗮𝗻𝘀 𝘀𝗮𝗹𝗶𝗿 𝘀𝗼𝗻 𝗱𝗶𝘀𝗰𝗼𝘂𝗿𝘀
Ah, la « résistance armée »… Comme c’est présentable ! Comme ça vous prend des airs de maquis, de messages clandestins, de courage sous la mitraille ! Deux mots, et l’imagination fait le ménage. Les otages disparaissent derrière le drapeau. Les assassins entrent dans la fresque. Il ne manque que les violons.
C’est tout le confort de cette rhétorique : on commence par choisir un mot admirable, puis on demande aux faits de se montrer dignes de lui. Et quand les faits résistent… on les laisse dehors.
Seulement voilà : dehors, il y a le 7 octobre.
Il y a les civils délibérément attaqués, les familles massacrées, les festivaliers pourchassés, les jeunes femmes violées et éventrées, les enfants et les vieillards emmenés en captivité. Des êtres humains arrachés à leur existence pour devenir des instruments de chantage. Des vies converties en monnaie de négociation.
Ce n’est pas un problème de vocabulaire. C’est précisément ce que le vocabulaire cherche à escamoter.
Les guillemets ne sont pas des compresses. On ne les pose pas sur un massacre pour arrêter le sang.
Mais enfin, nous explique-t-on, il faudrait replacer les choses dans leur contexte…
Replaçons ! Toute l’histoire, toutes les souffrances, toutes les responsabilités. Examinons l’occupation, les déplacements, les attentats, les guerres, les échecs diplomatiques. Rien n’interdit de comprendre. Tout interdit de faire passer cette compréhension pour une permission.
Un contexte explique des circonstances. Il n’acquitte pas des assassins.
À moins de soutenir qu’un civil devient massacrable lorsque le dossier historique de son pays est suffisamment chargé ? Qu’un enfant peut être enlevé moyennant quelques considérations géopolitiques ? Qu’une famille cesse d’être une famille dès lors qu’on la rebaptise « présence coloniale » ?
Qu’on ait alors le courage de formuler cette monstruosité jusqu’au bout. Sans le parfum. Sans les rubans.
Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est pas le droit de disposer des personnes.
Même lorsqu’une lutte poursuit un objectif légitime, elle ne bénéficie d’aucune dispense générale du droit humanitaire. Les civils ne peuvent être délibérément visés ; la prise d’otages est interdite. Ces règles s’imposent aux États comme aux groupes armés. Elles ne deviennent pas facultatives lorsque l’auteur d’une atrocité s’attribue le beau rôle.
C’est même à cela qu’elles servent : empêcher chaque bourreau d’arriver avec son petit dossier de souffrances pour obtenir une autorisation de recommencer sur autrui.
Puis vient le parallèle avec Tsahal. Le numéro d’équilibriste. Des Franco-Israéliens servent dans l’armée israélienne ? Pourquoi des Franco-Palestiniens ne rejoindraient-ils pas la « résistance » ?
Une arme à droite, une arme à gauche… L’égalité est faite. On peut rentrer chez soi, le droit international a été résolu par symétrie.
Eh bien non.
Franco-Palestinien est une identité. Hamas est une organisation. « Résistance » est une qualification revendiquée. Aucun de ces termes ne remplace les deux autres.
La nationalité d’un volontaire ne répond ni à la question de l’organisation qu’il rejoint, ni à celle des actes qu’il y commet. Et le service dans une armée étrangère ne se confond pas, par un jeu de miroir, avec l’intégration d’une organisation terroriste.
Tsahal est l’armée régulière de la seule démocratie au Moyen-Orient dont les autorités peuvent être contraintes par leurs juges. Le Hamas et le Jihad islamique palestinien sont des organisations terroristes inscrites sur la liste notamment de l’Union européenne et des États-Unis. Ce n’est pas une appréciation improvisée entre deux éditoriaux : c’est une qualification institutionnelle dont Mme Hassan, députée européenne, peut difficilement ignorer l’existence.
Les institutions européennes présentent décidément cet inconvénient : elles produisent aussi des textes entre deux versements d’indemnités.
Précisons, puisqu’il faut décidément tout préciser : une armée régulière ne devient pas irréprochable par décret ; un groupe armé ne devient pas terroriste du seul fait qu’il combat un État.
Mais cette nuance ne sauve nullement le Hamas. Elle oblige à regarder ses actes. Et c’est justement là que la décoration héroïque commence à se décoller.
On ne lui reproche pas simplement d’avoir des armes. On lui reproche notamment l’usage délibéré de la violence contre des civils et la prise d’otages. Ce n’est pas un désaccord sur l’esthétique de la guérilla. C’est la différence entre combattre une force armée et faire d’une famille une cible ou une marchandise.
La kalachnikov ne délivre pas plus de brevet de résistance que l’uniforme ne délivre de certificat d’innocence.
Seulement, chez les amateurs d’équivalences, cette seconde vérité sert trop souvent à faire disparaître la première.
Israël, lui, n’a pas à être un État parfait pour que ses habitants aient le droit de vivre.
Encore faut-il les protéger… Et contre un adversaire qui transforme la bande de Gaza en champ de bataille, glorifie le « martyre » et, lorsqu’il utilise des civils comme boucliers humains, fait de leur présence un moyen de protéger ses armes.
Voilà Tsahal devant le piège inextricable : frapper la menace au risque d’atteindre les innocents ; renoncer au risque de laisser préparer les prochaines attaques. Les civils devant, les armes derrière, les grands mots par-dessus ! Et la mort qu’on habille en sacrifice… Quel héroïsme commode, quand on dispose aussi de la vie des autres !
Cela n’a dispensé Israël ni de précautions ni de proportionnalité. Mais effacer la responsabilité de ceux qui organisent ce piège, pour n’accabler que ceux qui doivent le déjouer, c’est offrir aux preneurs de boucliers le dernier élément de leur dispositif : l’indignation à sens unique.
Cette évidence semble devenue insupportablement provocatrice.
On peut combattre la politique de son gouvernement. On peut dénoncer des violations du droit, réclamer des enquêtes, soutenir les droits des Palestiniens. Aucun de ces engagements ne transforme les Israéliens en population disponible pour la vengeance.
Un festival n’est pas une position militaire. Une chambre d’enfant n’est pas un poste de commandement. La nationalité israélienne n’est pas une participation aux hostilités.
Et un État chargé de protéger sa population n’est pas tenu d’offrir aux auteurs de massacres la tranquillité nécessaire à leur répétition.
Combattre les capacités militaires d’un groupe qui attaque des civils peut constituer un objectif légitime. La légalité des moyens employés doit ensuite être examinée. Ce sont deux questions distinctes. Les confondre permet tantôt d’excuser n’importe quelle opération, tantôt de condamner par principe toute défense israélienne.
Je ne souscris à aucune de ces facilités.
Tsahal doit respecter la distinction, les précautions et la proportionnalité. Cette dernière ne signifie pas qu’Israël aurait droit à un certain nombre de morts palestiniens en compensation de ses propres victimes. Elle interdit les dommages civils prévisibles excessifs au regard de l’avantage militaire concret et direct attendu. L’appréciation porte sur l’attaque envisagée et les informations raisonnablement disponibles, pas sur un concours macabre de bilans nationaux.
Des pertes civiles ne suffisent donc pas, à elles seules, à établir qu’une attaque visait des civils. Elles ne suffisent pas davantage à établir qu’elle était licite. Il faut examiner les faits, les objectifs, les moyens, les précautions, les dommages attendus.
C’est exigeant ? Oui. Le droit l’est davantage qu’un slogan.
Défendre Israël sérieusement, c’est défendre son droit à protéger sa population sans inventer à son armée une immunité. Condamner le Hamas sérieusement, c’est refuser de lui fabriquer des excuses avec les fautes d’Israël.
Un crime ne rembourse pas un autre crime. Les victimes ne tiennent pas une comptabilité commune dans laquelle les meurtriers pourraient solder leurs dettes.
Même la démonstration d’un crime israélien ne changerait rien au caractère criminel de la prise d’un enfant en otage. Rien. Pas une virgule.
Et c’est précisément ce que cette rhétorique d’équivalence rend si difficile à dire simplement.
Puis arrive l’Histoire. La grande ! La Résistance française ! L’Ukraine ! On décroche les portraits, on convoque les morts, on emprunte leurs décorations.
Quel empressement à recruter des héros qui ne peuvent plus refuser le parrainage…
Comparer peut éclairer. Encore faut-il expliquer ce qu’on compare : les objectifs, les moyens, les cibles, les structures, le traitement des civils. Sans cela, l’analogie n’est qu’une distribution de prestige.
L’Ukraine n’aurait aucun droit de massacrer des familles russes pour se venger d’une invasion. La Résistance française ne constitue pas une réserve d’indulgence éternellement disponible pour les mouvements armés qui se réclament d’une libération.
Jean Moulin n’est pas une caution bancaire sur laquelle les preneurs d’otages pourraient tirer des chèques.
L’invoquer ne répond pas à la question. Cela invite seulement le public à éprouver, pour une organisation contemporaine, le respect qu’il porte à des hommes dont elle n’a pas démontré qu’elle partageait les exigences.
De la respectabilité par procuration. Les morts fournissent la noblesse ; les vivants arrangent la comparaison.
Et les Palestiniens, dans ce théâtre ?
Ils méritent mieux que d’être éternellement confondus avec les organisations qui prétendent les incarner. Mieux qu’un avenir suspendu à la prochaine guerre, au prochain enlèvement, à la prochaine célébration de la mort.
On ne défend pas leur dignité en faisant du Hamas leur représentant moral obligatoire.
Le Hamas n’est pas la Palestine. Refuser de glorifier le premier n’oblige pas à renoncer aux droits de la seconde.
Au contraire. Une solidarité qui ne sait plus condamner les crimes commis au nom de ceux qu’elle soutient finit par servir leurs dirigeants armés davantage que leur liberté.
Mais revenons à Mme Hassan.
Lorsqu’on évoque favorablement l’engagement dans une « résistance armée », la question décisive n’est pas de savoir si le mot résistance sonne bien dans un entretien. Elle est de savoir ce qu’il désigne concrètement.
Quelle organisation ? Quel commandement ? Quels objectifs ? Quels moyens ? Quelles limites ?
S’agit-il de combattre des forces armées ou d’apporter un prestige politique à des groupes qui s’en prennent aux civils ? Où se trouve la condamnation claire, sans compensation immédiate, sans diversion, sans petit tunnel de relativisation ?
Ces questions ne sont pas des pièges. Ce sont les premières obligations de quelqu’un qui introduit les armes dans son discours.
Plus l’engagement proposé est grave, moins l’ambiguïté est admissible.
On ne peut pas réclamer les applaudissements pour sa radicalité, puis se réfugier dans l’indétermination quand il faut en préciser l’objet. Le panache au micro, le brouillard au contrôle : voilà une bien confortable répartition des risques.
Ceux qui écoutent feront l’effort d’interpréter. Ceux qui partiront prendront les risques. Ceux qui croiseront les armes en subiront les conséquences. L’oratrice, elle, conservera la nuance.
Quelle admirable économie du courage.
Je ne lui prête pas une intention secrète : je demande qu’elle assume la portée publique de ses mots. C’est déjà beaucoup, apparemment.
Car le problème n’est pas seulement ce qu’une formule affirme. C’est aussi ce qu’elle permet de ne plus regarder. Appeler indistinctement « résistance » des engagements dont on refuse de nommer les organisations et les méthodes, c’est installer une présomption d’héroïsme là où devrait commencer l’examen.
Et pendant que l’on disserte sur la beauté du mot, les victimes restent enfermées dans la brutalité des faits.
Alors, assez de décors. Assez de grands morts convoqués pour couvrir les petits arrangements du présent.
Rejoindre qui, madame Hassan ?
Pour faire quoi ?
Quand on parle d’armes, nommer ceux qui les tiennent est le commencement du courage. Refuser de le faire, ce n’est pas de la profondeur. C’est laisser aux autres le soin de découvrir, sous les balles, ce que vos mots avaient si élégamment omis.
© Sébastien Xhayet


