Tout a commencé par un dessin, How do you Jew?, découvert presque par hasard. Une demande d’autorisation envoyée un samedi soir, un atelier qui s’ouvre, puis une collaboration, une amitié. Des années plus tard, cette histoire a trouvé sa maison : HaBayta.
Je ne connaissais pas Richard Kenigsman.
Je ne connaissais même pas son nom.
J’avais pris depuis peu la direction de Tribune Juive. Quelques années plus tôt, André Mamou avait cherché à me retrouver, après avoir lu, en Israël, au moment des attentats de 2015, un éditorial que j’y avais publié. Il avait mis des mois à me retrouver, puis m’avait proposé d’envoyer, de temps à autre, quelques billets.
“De temps à autre” était très vite devenu presque chaque jour.
Et puis un jour, je suis tombée sur un dessin.
Il s’appelait How do you Jew?
Je l’avais découvert dans Tenou’a. J’ignorais qui en était l’auteur. Mais quelque chose m’avait arrêtée immédiatement : cette manière de faire tenir dans quelques traits une question immense, très juive et très universelle à la fois.
Comment est-on juif ? Comment le devient-on, le reste-t-on, le raconte-t-on ? Comment le porte-t-on ? Et surtout : comment poser la question sans lui retirer son humour ?
Je voulais ce dessin dans Tribune Juive.
Seulement voilà : il avait un auteur.
Cela paraît aujourd’hui presque une remarque saugrenue. Ça ne l’était pas pour moi. Il fallait le retrouver et lui demander son autorisation.
J’ai cherché longtemps.
Nous étions un samedi soir. Il devait être minuit lorsque je finis par dénicher je ne sais plus très bien quoi — une adresse électronique, un numéro, peut-être les deux. J’écrivis à cet inconnu pour lui expliquer qui j’étais, où je travaillais et pourquoi je souhaitais publier son dessin.
Richard était à une soirée.
Il aurait parfaitement pu me répondre le lendemain.
Il ne le fit pas.
Il interrompit pratiquement sa soirée et, pendant une heure, peut-être deux, m’envoya des dessins. Puis d’autres. Et encore d’autres.
Un atelier entier passa ainsi par mon écran.
Il me dit en substance : prenez ce que vous voulez.
Le courant passa immédiatement.
Pas parce que nous pensions nécessairement la même chose. Pas parce que nous nous connaissions déjà. Mais parce qu’il existe parfois, entre deux personnes qui travaillent avec des mots ou des images, une reconnaissance très rapide : celle du sérieux que l’autre met dans ce qu’il fait.
Richard est drôle. Cela saute aux yeux.
Ce qui se voit moins, c’est le travail derrière le trait.
Ses dessins n’arrivent pas par génération spontanée. Il cherche, reprend, déplace, recommence. Il pense la place d’une phrase, le poids d’un personnage, l’équilibre d’une page.
Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, je découvris très vite que son humour n’avait rien de bâclé.
Chez lui, la légèreté est construite.
Mais Richard Kenigsman est aussi peintre.
Et là, le trait qui fait rire sait devenir grave.
Influencé notamment par Leon Golub et Philip Guston, il travaille depuis longtemps la violence du monde, la mémoire, la condition juive, les figures du Roi et de la couronne. Après le 7 octobre, son atelier est devenu refuge et sismographe : ses pinceaux ont enregistré la sidération, la solitude, les otages, les tunnels, les lumières englouties et celles qu’il fallait obstinément libérer.
Chez lui, l’humour et la peinture viennent peut-être du même endroit : une manière de regarder le tragique sans jamais consentir à lui abandonner tout le territoire.
Cela aussi nous a rapprochés.
Puis la collaboration s’est prolongée. J’essayai de l’interviewer. L’entretien devint un premier dîner. J’invitai Richard et son épouse Zita chez moi.
Entre-temps, nous découvrîmes cette coïncidence assez invraisemblable : nous avions chacun une maison en Normandie, à quelques kilomètres l’une de l’autre.
Le hasard avait décidément beaucoup travaillé.
Avec les années, la collaboration devint une amitié.
Une vraie.
De celles qui n’ont pas besoin de grandes déclarations parce qu’elles ont mieux : la fidélité.
Aujourd’hui, Richard a naturellement trouvé sa place dans HaBayta.
Je dis « naturellement », mais le mot est trompeur. Rien n’était prévu. HaBayta n’existait évidemment pas lorsque je cherchais à minuit l’auteur de How do you Jew?.
Et pourtant, rétrospectivement, quelque chose semble avoir commencé là.
Car Richard travaille précisément comme j’aime qu’une maison éditoriale vive : en ouvrant des portes plutôt qu’en dressant des murs. Il sait rire de ce qu’il aime. Il sait que l’identité devient vite ennuyeuse lorsqu’on la transforme en catéchisme. Il sait qu’une tradition peut être profondément respectée sans être figée.
Dans son atelier, les rois commencent par poser des questions.
Le shofar peut dormir.
Ensor revient par une porte dérobée.
L’intelligence artificielle entre aussi, non comme une souveraine, mais comme un nouvel outil auquel l’artiste demande des comptes.
Et le judaïsme, surtout, reste vivant parce qu’il demeure interrogatif.
C’est ainsi qu’est né ici “Un atelier habité”.
Trois séries y vivent aujourd’hui : HaBayta — épisodes 0000x, HaBayta Shabbat et Du côté de chez James Ensor.
Et puis Richard déborde déjà de son atelier. De plus en plus souvent, un article l’arrête, une phrase l’amuse, une rencontre ou une annonce l’inspire : alors arrive un dessin. Un clin d’œil de Richard Kenigsman, que nous glissons dans le texte comme une conversation imprévue entre une plume et un crayon. Il l’a fait récemment encore pour l’invitation à la rencontre avec Georges Bensoussan. C’est peut-être cela aussi, un atelier habité : une porte qui reste ouverte sur toute la maison.Trois portes différentes.
Mais lorsqu’on les ouvre, on reconnaît immédiatement la maison.
On y retrouve les masques, les familles, les questions, la mémoire, les détournements, les petites insolences et ce rire particulier qui n’abolit jamais la gravité mais refuse de lui laisser toute la place.
Il y a longtemps, je suis entrée dans cet atelier en demandant la permission de publier un dessin.
Richard m’en a ouvert les portes.
Depuis, je n’en suis jamais tout à fait sortie.
Et c’est très bien ainsi.




