Au Parlement européen de Strasbourg, Rima Hassan a retiré le drapeau israélien d’une exposition consacrée aux victimes du 7 octobre. Pour Fundji Benedict, ce geste dépasse la provocation politique : il touche au droit des Juifs de pleurer leurs morts, de préserver leurs noms et de transmettre leur mémoire. Dans un texte d’une colère assumée, elle oppose à la volonté d’effacement un impératif ancestral : Zakhor. Souviens-toi.
Rima Hassan, vous n’effacerez pas nos morts. Zakhor!
Je vous accuse, Rima Hassan.
Et cette fois, je ne protégerai pas mon texte contre ma colère. Certains gestes témoignent d’une violence
qui n’a rien à envier à la force parce qu’ils interrompent un cycle, celui que nous maintenons autour de
nos morts. À Strasbourg, vous n’avez pas seulement retiré un drapeau : vous avez bafoué notre rite de
transmission. Ma colère vient de là, de cet endroit où la mémoire devient une obligation et où l’oubli
serait une seconde disparition. Je ne vous hais pas assez pour vous abandonner mes morts. Je vous
refuse quelque chose de beaucoup plus essentiel : le droit d’entrer dans leur mémoire, d’en déplacer les
signes et de décider à notre place sous quel nom nous les transmettrons. C’est en cela, Rima Hassan,
que je vous accuse.
Je vous accuse depuis ce lieu intérieur, le moins confortable au fond de moi-même, celui où je suis juive
avant d’être politiste ou anthropologue. Là, les morts n’y sont pas des objets d’étude : j’y vois le sang
des miens, j’y lis l’effroi et la peur qui rend aveugle. Et je vois surtout deux petits garçons aux cheveux
roux comme les miens. Non, ils ne deviennent pas des arguments parce qu’un conflit exige que chaque
cadavre choisisse son camp.
Je ne peux pas observer votre geste comme s’il s’agissait d’une “banale” querelle parlementaire. Et
même, je refuse viscéralement de laisser à d’autres le soin de définir la quantité de colère raisonnable
qu’une femme juive devrait éprouver devant un drapeau israélien retiré d’une exposition commémorant
la mémoire des victimes du 7 octobre. Vous avez porté la main sur ce que nous avons placé auprès de
nos morts, et je vous accuse de savoir pertinemment ce que vous faites. Non pas faire tomber un
“morceau de tissu”, mais interrompre, ne serait-ce qu’un instant, notre devoir : ramener nos morts
assassinés dans le monde des vivants.
Je veux entrer dans cette forge à Yated, un moshav situé non loin de Gaza et de l’Égypte. Là, Yaron
Bob ramasse depuis des années les roquettes tirées de Gaza qui tombent dans les champs et sur les toits
des maisons. Il les débite en rondelles comme on découperait un saucisson, puis les frappe sur l’enclume
jusqu’à ce que le métal, fabriqué pour déchirer des corps, se torde et que son âme s’ouvre en pétales de
rose. Le matin du 7 octobre 2023, Yaron s’est enfermé dans la pièce blindée de sa maison et y est resté
caché pendant trente-trois heures dans le noir, sans électricité. Il ne savait pas que de l’autre côté des
champs certains de ses amis étaient tués par des barbares. Quand il est sorti, les maisons voisines
n’étaient plus que des coques vides, brûlées jusqu’à l’os. Il a repris le marteau pour façonner, avec les
débris des intercepteurs du Dôme de fer, des étuis de mezouza. Ce 5 octobre, ses roses étaient posées
dans le couloir du Parlement européen de Strasbourg où l’AJC Transatlantic Institute et IMPAC avaient
mis en place une exposition pour commémorer les victimes de ce funeste matin du 7 octobre.
Pendant quelques heures, les quelques mètres carrés de la moquette bleu gris sobre de la salle où se
déroule l’exposition Memory, Dignity and the Duty to Prevent ont transformé notre rapport au monde
des vivants. Certains lieux parlent un langage que le corps comprend avant l’esprit : on ralentit devant
certaines photographies et l’on baisse la voix sans trop savoir pourquoi. Celui qui pénètre dans ces lieux
accepte, pour quelques minutes, que son récit cesse d’être au centre du monde. Dans ce couloir que tant
de pas pressés foulent par milliers, sous la lumière blanche des plafonniers, une jeune fille de Re’im ou
un vieil homme de Nir Oz redeviennent des visages qui observent cette effervescence autour d’eux.Je ne peux raconter le met mitsva sans ressentir un frisson dans la nuque : le mort que personne ne vient
réclamer devient l’affaire de quiconque le trouve sur sa route. Le grand prêtre lui-même, à qui le contact
d’un cadavre est interdit, doit s’agenouiller dans la poussière, se souiller les mains et l’ensevelir. Pour
une journée, ce couloir a permis que nos morts, avant votre funeste passage Rima Hassan, soient honorés
par tous ceux qui y déambulaient comme si c’étaient les leurs.
Vous êtes passée.
Vous reconnaissez avoir retiré délibérément le drapeau israélien de son support. Vous affirmez que le
drapeau européen est tombé de lui-même, et que personne n’a foulé aux pieds les deux morceaux de
tissu. Vous mentez selon moi. À Yaron Bob, qui vous disait venir d’Israël, vous avez répondu : « Israel
does not exist. » Vous revendiquez en séance avoir retiré le drapeau d’Israël d’une exposition dédiée
aux victimes du 7 octobre, parce que l’événement, selon vous, se tenait avec la représentation
diplomatique israélienne. Et vous ajoutez que l’on pouvait honorer les victimes sans s’associer à ce que
vous nommez un “État d’apartheid, un État génocidaire”
.
Ce drapeau ne flottait pas au-dessus d’une ambassade. Il avait sa place, au pied des victimes du pogrom
perpétré par le Hamas et ses alliés, ceux-là même que vous persistez à exonérer de leurs crimes contre
l’humanité. Ce drapeau représente le bleu et blanc des maisons de Be’eri, truffées de milliers d’impacts
de balles jusque sur les murs des chambres d’enfants. Ce drapeau se chante dans la langue que parlaient
les enfants de Nir Oz réveillés brusquement par les sirènes d’alerte.
Personne ne s’en prend à un morceau de tissu qu’il croit inerte.
J’ai regardé cette photographie où l’on voit les deux drapeaux au sol, et quelque chose en moi refuse
d’en faire une image politique. En voyant le bleu et blanc à terre, je ressens une vieille contraction.
Aucune pensée, aucune analyse ne me traverse l’esprit car mon corps reconnaît avant moi quelque chose
qu’il a appris dans des récits antérieurs à ma naissance : les synagogues brûlées et les noms que l’on
avait dû coudre dans des doublures de manteau.
En moins d’un jour, le couloir s’est rempli de voix qui n’étaient plus celles des morts du 7 octobre.
François-Xavier Bellamy a dénonçé une « indignité » et Roberta Metsola a déclaré qu’une élue avait été
filmée « apparemment » en train de dégrader l’exposition. Vous avez rétorqué que des éléments de sa
présentation étaient « factuellement faux » tandis que Manon Aubry criait aux « fake news ». Paris et
Jérusalem s’en sont mêlés. Bien joué, Rima Hassan. L’Europe tout entière s’est penchée sur vos pieds,
avec une minutie de médecin légiste, pour vérifier si l’une de vos semelles avait enjambé ou foulé un
morceau de tissu bleu et blanc, espérant apercevoir d’une caméra vissée au plafond une image que les
vivants n’arrivent plus à percevoir. Ce vacarme a fait taire les voix des morts que l’exposition avait
ranimées ; elles étaient pourtant presqu’inaudibles, des chuchotements comme lorsque l’on déambule
dans les allées d’un musée, devant des objets, des tableaux ou des photographies. Pendant que l’on
scrutait vos chaussures sur les images de vidéosurveillance, les visages de nos morts, accrochés derrière
vous, ont reculé à l’arrière-plan, là d’où l’exposition avait été mise en place pour les ramener vers l’avant
de la scène. Et vous vous êtes mise en scène.
Nos morts, pendant ce temps, attendaient.
Aner Shapira, Hersh Goldberg-Polin, Eden Yerushalmi, Ori Danino, Alexander Lobanov, Carmel Gat
Almog Sarusi et tant d’autres. Il y a eu des cris, puis le silence d’une voix qui ne répond plus et que l’on
appelle encore alors que le téléphone est éteint. Il faut dans le deuil attendre des années pour retrouverdes phrases et les ordonner, pour enfin les rendre à ceux qui naîtront. Les peuples qui survivent à leurs
morts font ce long chemin qui mène du cri jusqu’à la bouche des enfants, et vous vous êtes placée en
travers de ce chemin. Du mien, de tous les miens.
Kfir n’avait pas neuf mois, Ariel avait quatre ans. Le 19 février 2025, quand le Hamas s’apprêtait à les
rendre, vous avez écrit qu’ils avaient été tués par une frappe israélienne, avant d’ajouter : « Merci de le
préciser. » Le lendemain, quatre cercueils ont passé la frontière. Celui qui devait contenir Shiri
renfermait le corps d’une inconnue, et Shiri n’est revenue aux siens que deux jours plus tard. La remise
des corps, mesirat ha-goufot, porte en elle une même racine (masar: remettre et massoret la
transmission) ; elle porte le cercueil que rendent les meurtriers et la parole que tout un peuple confie à
ses enfants. À ses fils, Yarden a dit la phrase que leur mère leur disait - je t’aime le plus au monde,
toujours au monde - d’abord à Ariel, puis à Kfir. Et cette phrase est redescendue avec eux dans la terre.
Celui qui protège son enfant protège son nom. La paternité, ce sont les repas, en famille, les chaussures
trop vite usées, les nuits d’angine et les devoirs du soir. L’enfant à qui nous devions remettre nos morts
devient celui que nous devons remettre à la mémoire, avec tout le temps qu’on lui a pris : les dents de
lait qui ne tomberont pas, la première coupe de cheveux, les portes claquées de l’adolescence, la voix
qui aurait mué.
Les circonstances exactes de la mort des enfants ne changent rien à ce dont je parle ici. Ce qui me
poursuit c’est la vitesse avec laquelle vous avez pris la parole dès que nous avons su qu’ils étaient morts.
Les cercueils n’étaient pas encore arrivés que vous étiez déjà là pour leur assigner une cause et un
coupable. Comme si même le temps du retour des corps devait céder devant votre urgence de reprendre
la maîtrise du récit et de sa signification. Votre voix plongeait sur ces enfants avant la terre, et versait
sur eux vos mots à l’heure où leur père n’avait pas eu le temps de retrouver les siens.
Oded Lifshitz était né à Haïfa en 1940, et avait fondé en 1955 avec d’autres pionniers Nir Oz. Journaliste,
il avait pris la défense des Bédouins de la région de Rafah et couvert sur place, en 1982, le massacre de
Sabra et Chatila, puis il avait passé sa vieillesse à conduire avec sa femme, Yocheved, des malades
palestiniens vers les hôpitaux israéliens. Il jouait du piano, cultivait un jardin de cactus et transformait
les déchets en objets d’art. Les vieux savent qui est l’enfant assis au bord d’une photographie, pourquoi
telle famille a quitté telle maison, quel surnom portait l’homme dont le registre ne donne que le nom
officiel, où poussait autrefois un arbre que personne n’a pensé à photographier. Quand le vieil homme
disparaît, une partie du monde s’évanouit et ce qu’il en reste est difficile à déchiffrer.
Nous enterrons nos morts entiers.
Après le 7 octobre, les volontaires de ZAKA ont gratté pendant des semaines le sang séché sur les murs
et les sols des kibboutzim, et cherché dans les cendres ce qui restait des corps, parce que notre loi veut
que le sang, où loge la vie, descende en terre avec celui qui l’a perdu. Chez nous, les nouveau-nés
reçoivent le prénom de ceux qui ne sont plus. À chaque date anniversaire, une bougie brûle un jour et
une nuit dans un verre, au coin de la cuisine. Et le soir de Pessah, l’enfant doit se voir lui-même sortir
d’Égypte, comme si le passé devait lui entrer dans le corps. Le kaddish, que la tradition confie à la
bouche des fils pour leurs pères, est passé cet automne-là dans celle des pères penchés sur leurs fils.
Personne n’a de leçon d’humanité à nous donner et je ne céderai pas à la tentation de déshumaniser les
morts civils palestiniens pour sauver les miens. Nous revenons à Be’eri sans nous excuser d’être ce quenous sommes – sans conditions et sans contextualisation - et nous refusons de refermer notre plaie au
rythme qui vous arrange.
Vous avez dit qu’Israël n’existe pas et vous avez fait tomber le drapeau d’Israël. Je veux prendre votre
phrase au sérieux car elle fait disparaître le nom, puis le geste fait disparaître le signe devant les images
des corps. Selon vous, Israël n’existe pas, son drapeau ne doit pas être montré à cette exposition, mais
les morts israéliens, eux, pourraient être pleurés à la condition de quitter la terre d’Israël - notre terre et
celle de nos ancêtres - où ils ont vécu et pour laquelle ils ont été massacrés. Je refuse votre monstrueuse
et inhumaine charité.
À Yated, un homme chauffe les débris tombés du ciel jusqu’à ce qu’ils se transforment en l’étui d’une
mezouza où l’on roulera le parchemin qui nous ordonne d’aiguiser ces paroles pour nos enfants. Nous
ne sommes pas du métal. Kfir ne grandira pas, Ariel n’aura jamais vingt ans, Shiri ne vieillira pas, Hersh
ne rentrera pas à Jérusalem, et personne ne demandera plus à Oded le nom de l’homme sur la photo
jaunie qui trône au-dessus de la cheminée. Rien ne changera cette absence en autre chose qu’une absence
mais nous avons l’obligation d’empêcher qu’on nous dénie le droit de transmettre qui ils étaient : des
cheveux roux, la phrase d’une mère, un piano et des cactus, deux lignes envoyées un matin de fête.
Alors non, je ne pardonnerai pas à leur place. Mais je prends la parole pour vous dire que ces quelques
mètres carrés ne vous appartiennent pas, et nos morts encore moins. Vous pouviez combattre Israël
partout ailleurs, dans l’hémicycle comme devant les caméras, avec toute la violence politique qui vous
est si coutumière. Cette exposition, à cet endroit-là, à cet instant-là, avait été soustraite au vacarme des
vivants pour que ceux que l’on avait tués soient pour un temps rendus à la vie. Même cela, vous ne
l’avez pas supporté.
Vous ne déciderez pas à notre place sous quel nom nous transmettrons nos morts, ni quels signes nous
poserons auprès d’eux. Vous saviez qu’un drapeau, là, n’était pas un drapeau, et vous l’avez retiré
précisément pour cela. Vous avez voulu vous immiscer entre notre cri et la bouche de nos enfants : là
je vous trouve, et là, au nom de mes morts, je vous accuse.
Vous avez volé une image mais vous n’effacerez pas nos morts.
À Yated, le marteau retombe encore et toujours sur l’enclume, obstiné comme notre colère et notre refus
de laisser effacer les nôtres.
זָכוֹר
© 2026 Fundji Benedic


