De Kichinev aux camps, de l’exil à la mort, Rivka a toujours été là. Moshé en tire une conclusion parfaitement injuste — et irrésistible. Sous la blague noire, Michel Deroover entend autre chose : une déclaration d’amour à l’envers, et cette vieille manière juive de faire tenir ensemble le malheur et le rire.
LA BLAGUE
Moshé est en train de mourir. Sa femme Rivka est près de lui, assise au bord du lit, elle lui tient la main. Moshé la regarde longuement et lui dit :
— Rivka, on se connaît depuis l’enfance. Étais-tu avec moi lors du pogrom de Kichinev ?
— Oui Moshé, j’étais là.
— Et quand les bolchéviques ont pris le pouvoir et qu’ils ont confisqué tous nos biens ?
— Oui Moshé, j’étais là.
— Et après, quand nous avons émigré en Allemagne, lors de la Nuit de Cristal ?
— Oui Moshé, j’étais là.
— Et quand nous sommes partis en France et qu’on s’est fait arrêter par la Milice ?
— Oui Moshé, j’étais là.
Et il passe en revue tous les malheurs des juifs du siècle — les convois, les camps, l’exil, les attentats, tout ce qu’on peut imaginer. Et à chaque fois, Rivka répond doucement : « Oui Moshé, j’étais là. »
Enfin, Moshé la regarde une dernière fois et lui dit :
— Et maintenant que je suis en train de mourir, tu es aussi là, près de moi ?
— Oui Moshé, je suis là.
Alors Moshé secoue faiblement la tête et soupire :
— Décidément, Rivka… tu ne m’apportes que la poisse.
LECTURE TRADITIONNELLE
La blague appartient à la grande famille de l’humour juif noir, celui qui prend pour matière première la longue histoire des persécutions et qui les retourne sur le mode du rire. Le mécanisme est d’une simplicité redoutable : une litanie — le pogrom de Kichinev (1903), la confiscation bolchévique, la Nuit de Cristal (1938), la Milice, les camps, les attentats — installe une gravité croissante, presque insupportable ; puis, d’une seule phrase, la chute renverse tout et fait exploser le rire. C’est la structure classique du witz juif : plus la mise en tension est solennelle, plus la libération comique est brutale.
Ce qui rend cette blague particulièrement juive, c’est que l’énumération n’est pas fantaisiste : elle récapitule, dans l’ordre chronologique, un siècle entier d’histoire juive européenne. Chaque étape est un jalon reconnu du malheur collectif ; les entendre défiler, l’une après l’autre, sur les lèvres d’un mourant, produit un effet d’anamnèse — la vie d’un homme se confond avec l’histoire d’un peuple. La blague dit alors quelque chose de très ancien : pour un juif du XXe siècle, une biographie individuelle et une chronologie des persécutions se recouvrent presque parfaitement.
Le retournement final est aussi une figure typique — celle de la chutzpah, cette impertinence assumée qui refuse le pathos jusqu’au dernier souffle. Moshé, sur son lit de mort, aurait toutes les raisons de sombrer dans la solennité ou dans les remerciements. Il choisit au contraire de renvoyer la balle à sa femme, avec une logique implacablement absurde : si tu étais là à chaque catastrophe, c’est peut-être toi qui les as attirées. Le raisonnement post hoc ergo propter hoc — après cela, donc à cause de cela — devient ici un pied-de-nez à la fatalité elle-même.
Il y a enfin une tendresse dissimulée dans la cruauté du trait. Rivka n’a pas quitté Moshé une seule fois — c’est elle, la vraie constante de sa vie, plus constante que la Providence, plus fidèle que l’Histoire. Le reproche final est le comble de l’ingratitude, et pourtant c’est aussi, en creux, l’aveu qu’elle était bien là partout où il a survécu. La blague dit l’amour conjugal juif par son envers : on ne remercie pas, on ronchonne — mais on ne meurt pas sans elle.
LECTURE PSYCHANALYTIQUE
Freud, dans Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, distingue l’humour d’un rang à part parmi les formations de l’inconscient : là où le trait d’esprit fait rire des autres, l’humour permet au sujet lui-même de se hisser au-dessus de sa souffrance. Le surmoi, dit-il, « se tourne vers le moi terrifié avec des paroles de consolation » et l’invite à ne pas se prendre au tragique. La blague de Moshé mourant est un cas d’école : au seuil de la mort, au terme d’une vie où l’Histoire s’est acharnée, le sujet trouve la force d’un mot qui refuse le pathos. L’humour n’est pas ici une défense contre la douleur — il la reconnaît en la nommant — c’est un ultime geste de liberté du sujet face à ce qui l’écrase.
Il y a aussi, cliniquement, la question de ce que Moshé fait avec la présence de Rivka. Toute sa vie, elle a été le témoin muet des catastrophes. Elle n’en est pas la cause — l’énoncé rationnel le sait — mais la logique inconsciente ne raisonne pas ainsi : elle associe. Ce qui a été présent au moment du trauma se lie au trauma. Rivka devient, dans l’économie psychique de Moshé, le signifiant de la catastrophe elle-même, par pure contiguïté. C’est le mécanisme du déplacement freudien : la charge affective qui appartient aux événements historiques glisse sur la personne qui les a partagés. Le trait d’esprit met à nu ce déplacement — il l’énonce sur le mode du rire, alors que le symptôme l’aurait énoncé sur le mode de la souffrance conjugale ou de la mélancolie.
Lacan reprend la question du côté du sujet parlant. Un sujet ne cesse pas d’être un sujet parce qu’il meurt ; jusqu’au dernier souffle, il tient à un signifiant, à un dire qui le nomme. Le « décidément » de Moshé est ce dire — un mot qui, au bord de l’extinction, tient encore quelque chose ensemble : une vie, une histoire, un lien. Ce mot n’est ni vrai ni faux, il est juste — au sens où il fait entendre, à celle qui reste, la place qu’elle a tenue. Reprocher à Rivka de « porter la poisse » est peut-être la seule façon, pour Moshé, de dire qu’elle a été la constante irréductible de sa vie — la seule chose que l’Histoire n’a pas pu lui prendre.
On pourrait comparer cette blague à celle du juif qui, sortant du camp, dit : « Ce qui m’a sauvé, c’est le pessimisme. » Même structure — la survie et l’humour se soutiennent l’une l’autre. Mais la blague de Moshé va plus loin : elle inclut celle qui a survécu avec lui, et elle lui adresse, sous forme de reproche, une reconnaissance qui ne peut pas se dire autrement. La cure analytique connaît bien ces reconnaissances obliques — ces mots qui blâment pour ne pas avoir à remercier, ces plaintes qui sont des déclarations. La blague les condense en une phrase, et fait rire de ce qui, dans la vie, ferait pleurer.
C’est peut-être aussi pour cela qu’elle nous touche autant. Chacun de nous a sa Rivka — quelqu’un qui a été là dans les moments où l’on aurait préféré ne pas avoir besoin de témoin, et à qui l’on doit, précisément pour cela, une reconnaissance que l’on ne saura jamais dire simplement. Le mot d’esprit juif offre ici une voie : ne pas dire, mais faire entendre. Ronchonner plutôt que remercier. Et laisser à l’autre le soin de comprendre.
Michel Deroover — Le Divan juif
Publié initialement dans Le Divan juif. Blagues juives — lecture traditionnelle et lecture psychanalytique
Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur.


