Au lendemain des propos de Ségolène Royal appelant davantage de « voix israéliennes et juives » à dénoncer ce qui se passe à Gaza pour « freiner la montée de l’antisémitisme », Johann Habib interroge le mécanisme à l’œuvre : peut-on demander aux Juifs de France de se désolidariser d’un gouvernement étranger pour contribuer à leur propre protection contre la haine ? L’avocat examine cette assignation politique jusque dans ses possibles implications pénales.
Parlez pour être protégés
Le 23 septembre sur LCI, Ségolène Royal a livré sa méthode contre l’antisémitisme : que les Juifs parlent. Il faudrait « plus de voix israéliennes et juives » pour dénoncer Gaza et « freiner la montée de l’antisémitisme ». Pourquoi des voix juives ? À quel titre les Juifs français répondraient-ils d’un gouvernement étranger ?
Le raisonnement est clair : si leur parole freine l’antisémitisme, leur silence le laisse prospérer. La haine ne serait plus seulement la faute de ceux qui haïssent, mais aussi celle de Juifs insuffisamment désolidarisés. La protection contre le racisme devient une prestation sous condition : présentez votre certificat de désaveu de Netanyahou, votre dossier sera examiné.
Royal précise qu’il ne faut pas accuser « les Juifs en général ». Mais elle leur confie collectivement la mission d’empêcher cet amalgame. Elle reproduit ainsi l’essentialisation qu’elle prétend combattre.
Une infraction possible
L’article 24, alinéa 7, de la loi du 29 juillet 1881 punit la provocation publique à la discrimination, à la haine ou à la violence envers un groupe en raison notamment de sa nation ou de sa religion. La Cour de cassation a jugé que des propos tendant, par leur sens et leur portée, à susciter le rejet ou l’hostilité pouvaient caractériser cette infraction (Cass. crim., 17 mars 2015, n° 13-87.922). Elle exige désormais un appel ou une exhortation, même implicite, à la haine ou à la discrimination (Cass. crim., 4 juin 2019, n° 18-82.742).
La condamnation ne serait donc pas acquise. Mais la qualification peut être soutenue : faire du silence juif l’une des causes de l’antisémitisme, c’est fournir à celui-ci une justification et désigner ceux qui se taisent comme des cibles compréhensibles. La Cour de cassation a déjà validé une condamnation fondée sur l’attribution aux Juifs d’une culpabilité collective, sans que l’argument de la « responsabilité collective d’un peuple » sauve le prévenu (Cass. crim., 18 novembre 1997, n° 95-83.743).
La définition de l’IHRA identifie également comme antisémite le fait de tenir collectivement les Juifs pour responsables des actes de l’État d’Israël. Elle n’est pas une norme pénale, mais elle nomme exactement le mécanisme à l’œuvre. Le délit reste discutable. L’assignation antisémite l’est beaucoup moins.
NOTE DE LA RÉDACTION — 25 SEPTEMBRE 2026
Depuis la rédaction de cette tribune, le Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) a déposé plainte à la suite des propos tenus par Ségolène Royal. Ce dépôt de plainte ne préjuge naturellement ni de la qualification pénale qui sera éventuellement retenue ni des suites judiciaires qui lui seront données. Il inscrit cependant désormais dans une procédure judiciaire la question juridique examinée ici par Johann Habib.
La République a failli
Guedj et Glucksmann ont pourtant condamné Netanyahou. Cela n’a protégé ni le premier, chassé aux cris de « sale sioniste », ni le second, maudit « en tant que Juif » et visé par des affiches antisémites. Les antisémites ne lisent pas les nuances : ils lisent les noms.
La République française était censée protéger les Juifs sans condition. Elle a failli. Son président multiplie les outrances à l’égard d’Israël. Une ancienne candidate à l’Élysée exige maintenant des Juifs un certificat de probité idéologique avant de leur reconnaître le droit de vivre sans haine.
Lorsqu’un pays subordonne la protection de ses Juifs à leur désolidarisation d’Israël, il leur signifie que leur place n’y est plus pleinement garantie.
À l’heure où le peuple d’Israël s’apprête à entrer dans Souccot, la fête rappelle une égalité et une fraternité sans condition : le riche et le pauvre habitent la même demeure fragile, tandis qu’Israël associe les soixante-dix nations à sa prière.
Aux Juifs de France, il reste une terre où leur identité n’a pas à être excusée. Qu’ils reviennent chez eux, ici à Sion, parmi les leurs. Ils y seront accueillis tels qu’ils sont : citoyens juifs, tout simplement.
Johann Habib
Avocat


