Du Brexit au bras de fer avec Washington, de la reconnaissance de l’État palestinien aux fractures provoquées par l’islam politique, Sidney Touati interroge le basculement britannique. Et si, derrière la rupture avec l’Amérique de Donald Trump et l’éloignement d’Israël, se dessinait une recomposition beaucoup plus profonde de l’ordre occidental ?
Le président Trump, constatant le déficit chronique de la balance commerciale américaine et animé par le souci de rééquilibrer les échanges, a procédé à une augmentation parfois considérable des droits de douane.
La vive réaction du Royaume-Uni et du Canada relève-t-elle d’une colère passagère ou annonce-t-elle un virage stratégique majeur, susceptible de fissurer l’espace civilisationnel occidental ?
Un conflit inédit
On pouvait penser que le Brexit libérerait le Royaume-Uni de l’emprise que l’Union européenne exerce sur ses membres. Cette sortie semble être arrivée trop tard. Les élites britanniques étaient déjà engagées, comme celles de nombreux autres pays européens, dans un processus de déculturation que le Brexit n’a pas interrompu.
Nous constatons aujourd’hui les conséquences du compagnonnage d’une partie de ces élites avec la sphère de l’islam politique.
Donald Trump lui-même vient de déclarer, à propos de Londres et de Paris : « C’est presque comme un deuxième mode de vie », en faisant explicitement référence à la charia.
La formule est brutale et évidemment polémique. Mais elle pose une question qu’il est devenu difficile d’écarter d’un revers de main : quelle place les démocraties européennes ont-elles laissé prendre à des normes et à des mouvements politiques qui contestent certains de leurs propres principes ?
La question vaut pour la France, où Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise entretiennent depuis plusieurs années un rapport pour le moins ambigu avec certaines mouvances de l’islam politique.
Mais pourquoi la fière Angleterre, qui s’était seule dressée hier contre l’Allemagne nazie, semble-t-elle aujourd’hui si réticente à affronter l’islamisme ? Pourquoi la lutte contre l’« islamophobie » et le soutien à la cause palestinienne occupent-ils désormais une telle place dans son débat politique ? Pourquoi Israël fait-il l’objet d’une condamnation presque systématique, alors même que cet État demeure confronté à des mouvements qui revendiquent explicitement sa disparition ?
Le slogan « From the river to the sea » n’est pas né de l’imagination de ceux qui s’en inquiètent.
De l’obsession économique à l’affairisme décomplexé
Pour comprendre ce phénomène, il faut se souvenir que la construction européenne s’est d’abord organisée autour de l’économie : marché commun, circulation des biens, développement des échanges.
Ce qui devait être un moyen est progressivement devenu une fin.
L’économie s’est enfermée dans la logique du contrat commercial, reléguant parfois au second plan les valeurs qui avaient pourtant rendu possible l’extraordinaire développement de cette région du monde.
Salman Rushdie, condamné à mort par une fatwa, avait déjà accusé l’Europe de sacrifier ses grands idéaux lorsque ceux-ci entraient en conflit avec les réalités du commerce, de l’argent et du pouvoir.
Cette interrogation n’a rien perdu de son actualité.
Du primat de l’économie, nous sommes passés au mercantilisme du contrat commercial ; puis, trop souvent, du monde des affaires à celui de l’affairisme, où la valeur d’une société paraît se mesurer principalement au montant de ses investissements et à sa rentabilité.
Et les citoyens dans tout cela ?
Du règne de la « calculette » au renoncement politique
La devise inscrite en lettres d’or au fronton de cette nouvelle Europe pourrait être : « Je commerce donc je suis. »
Avec son corollaire : est mon ennemi quiconque s’oppose à l’extension continue du domaine du contrat commercial.
Les « bradeurs de liberté » privilégient la quantité et soumettent l’Europe à la dictature du deux et deux font quatre.
Dans cette logique purement arithmétique, que pèsent quelque quinze millions de Juifs dans le monde face à près de deux milliards de musulmans ? Que pèse le minuscule État d’Israël face aux dizaines de pays membres de l’Organisation de la coopération islamique ?
La question est évidemment provocatrice. Mais le calcul géopolitique, lui, existe.
La grande contradiction européenne
L’Union européenne a placé la lutte contre les discriminations au fondement de son droit et de son discours politique.
Toutes les minorités doivent être protégées.
Les Juifs le sont en théorie tout autant que les autres. Pourtant, par le biais du conflit israélo-palestinien et de sa transformation en conflit identitaire mondial, une stigmatisation nouvelle s’est installée.
L’Europe ne se vide-t-elle pas progressivement de ses Juifs ?
C’est dans ce contexte idéologique et politique que le Royaume-Uni, le Canada et plusieurs États européens prennent aujourd’hui leurs distances avec les États-Unis de Donald Trump et, plus encore, avec Israël.
S’agit-il d’une simple addition de désaccords ou voyons-nous se dessiner une redistribution beaucoup plus profonde des alliances occidentales ?
La question mérite d’être posée.
Affaiblissement du leadership américain, contestation de ses choix économiques et diplomatiques, divergences croissantes sur Israël : les fissures sont désormais visibles.
Et Israël devient l’un des lieux où elles apparaissent avec le plus de violence.
L’étiquette de « colon » ne suffisant plus, celle de « génocidaire » tend désormais à englober indistinctement gouvernement israélien, soldats, soutiens d’Israël et parfois jusqu’aux Juifs eux-mêmes, quelles que soient leurs convictions.
Le Royaume-Uni, jadis bienveillant envers Israël, est ainsi devenu l’un des pays européens où sa mise en accusation politique est particulièrement virulente.
Cette situation pourrait prêter à rire si elle n’exposait des civils à la haine antisémite et si elle ne provoquait de profondes fissures au sein de l’espace des démocraties libérales.
Le prix à payer n’est d’ailleurs pas seulement lourd pour Israël.
Il l’est également pour les sociétés européennes lorsqu’elles refusent de regarder en face la progression de l’islam politique par crainte d’être accusées de stigmatiser les musulmans.
Quand la justice a détourné les yeux
L’affaire des « grooming gangs » restera à cet égard comme l’un des plus graves scandales britanniques contemporains.
Pendant des années, des milliers de jeunes filles ont été manipulées, violées et exploitées sexuellement par des réseaux organisés sans que les institutions prennent toujours la mesure du phénomène.
Plusieurs enquêtes ont mis en évidence, dans certaines villes, la surreprésentation d’hommes d’origine pakistanaise parmi les auteurs. Les données disponibles ne permettent cependant pas d’étendre ce constat à l’ensemble du territoire britannique.
Le plus grave est ailleurs : les défaillances institutionnelles ont été suffisamment profondes pour que le Royaume-Uni ait finalement décidé d’ouvrir une enquête publique nationale.
À cette crise s’ajoute aujourd’hui celle des prisons britanniques. La surpopulation carcérale a conduit le gouvernement à modifier les règles de libération anticipée de certains détenus, suscitant l’inquiétude des victimes et une vive controverse politique.
On peut discuter les solutions. On ne peut plus nier la crise.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable sujet : que devient une démocratie lorsqu’elle n’arrive plus à faire respecter ses propres règles, à protéger ses citoyens et à affirmer les principes sur lesquels elle s’est construite ?
L’axe Londres-Washington a autrefois contribué à sauver le monde de la sauvagerie nazie puis à contenir le totalitarisme soviétique.
Aujourd’hui, cet axe se fissure.
Un nouvel axe Washington-Tel-Aviv parviendra-t-il à défendre le monde libre contre les nouvelles barbaries et contre ceux qui, par faiblesse, intérêt ou aveuglement, leur abandonnent du terrain ?
Bien que l’époque ne s’y prête guère, il faut rester optimiste.
L’Histoire nous enseigne au moins ceci : l’antisémitisme finit toujours par dévorer les sociétés qui le laissent prospérer.
Sidney Touati



