Que reste-t-il du récit de Samson lorsqu’on commence par sa fin ? À partir de la lecture qu’en propose Delphine Horvilleur pour mettre Israël en garde contre sa propre puissance, Serge Siksik retourne au Livre des Juges : Gaza, la captivité, les yeux crevés, les chaînes, l’humiliation précèdent l’effondrement des colonnes. Une question demeure alors : jusqu’où peut-on retrancher l’avant d’un récit sans finir par lui faire dire le contraire de ce qu’il raconte?
Je m’étais pourtant promis de ne pas écrire sur Delphine Horvilleur. D’abord parce que son entretien susciterait, à n’en pas douter, suffisamment de commentaires et d’articles ; ensuite parce que je n’avais aucune envie de lui consacrer davantage d’énergie ni d’ajouter encore à une exposition médiatique qui me semble très supérieure à son influence réelle auprès de la majorité des Juifs de France.
Mais il est des analogies qui obligent à sortir du silence. Celle qu’elle établit aujourd’hui autour de Samson en est une.
Il me semble légitime que Delphine Horvilleur commente Israël, son gouvernement, la conduite de la guerre ou Benjamin Netanyahou. Elle est libre de ses convictions. Mais précisément : lorsqu’on est rabbin, intellectuelle et une voix médiatisée du judaïsme français, la liberté de parole n’abolit pas la responsabilité de la parole.
Dans son entretien à Libération, elle convoque Samson pour adresser à l’Israël contemporain cet avertissement : « Prends garde à ce que ta force et ton envie de vengeance ne te mènent pas au suicide. » Elle précise qu’il s’agit de son interprétation et que d’autres lectures du texte sont possibles.
Mais justement : pourquoi choisir celle-là, aujourd’hui ?
Samson n’est pas n’importe quel personnage biblique.
Et Gaza n’est plus, depuis le 7-Octobre, n’importe quel nom.
Le Livre des Juges ne raconte pas simplement l’histoire d’un homme grisé par sa puissance qui déciderait soudain de massacrer ceux qui l’entourent. Samson est capturé par les Philistins. Ils lui crèvent les yeux. Ils l’enchaînent. Ils le conduisent à Gaza. Ils l’humilient et l’exhibent devant une foule venue célébrer sa défaite.
Ce n’est qu’au terme de cette séquence qu’il saisit les colonnes de l’édifice et demande à Dieu de lui rendre une dernière fois sa force.
Le récit précise alors que l’édifice est rempli « d’hommes et de femmes » et qu’environ trois mille hommes et femmes se trouvent sur le toit. Juges 16 ne mentionne pas d’enfants.
Ce point mérite d’être relevé car certaines reprises médiatiques de l’entretien ont fait apparaître l’expression « femmes et enfants ».
Mais l’essentiel est ailleurs.
Il tient dans une question beaucoup plus fondamentale : si l’on transpose Samson dans le présent pour faire de sa violence une métaphore de la conduite d’Israël, jusqu’où assume-t-on les éléments de l’analogie ?
Qui sont alors les Philistins ?
Qui capture Samson ?
Qui lui crève les yeux ?
Qui l’enchaîne ?
Qui l’humilie ?
Qui le conduit captif à Gaza ?
On ne peut pas emprunter au récit biblique son image finale — Samson faisant s’effondrer l’édifice sur lui-même et sur ceux qui l’entourent — et abandonner en chemin tout ce qui l’a précédée et rendue possible.
C’est précisément là que « l’exégèse » proposée par Horvilleur paraît se dérégler : elle isole le geste ultime de Samson de tout le parcours tragique qui l’y a conduit, jusqu’à transformer la conséquence en cause et faire oublier le supplicié derrière le vengeur.
Trois ans après le 7-Octobre, après des Israéliens massacrés, violés, mutilés ou enlevés, après des otages conduits précisément vers Gaza, choisir Samson pour mettre Israël en garde contre sa propre violence produit alors un renversement saisissant : le Juif capturé, supplicié et conduit à Gaza devient finalement celui dont il faudrait d’abord redouter la violence.
C’est là, pour moi, le cœur du problème.
La souffrance des civils gazaouis doit pouvoir être dite. Delphine Horvilleur explique d’ailleurs avoir relu ses propres sermons et découvert ce qu’elle appelle son « angle mort » : dans les premiers mois suivant le massacre, elle n’aurait pas suffisamment regardé la souffrance palestinienne.
Soit.
Mais pourquoi cet examen de conscience semble-t-il devoir ramener, une fois encore, le projecteur moral vers Israël ? Où est, avec la même puissance, l’examen du fanatisme du Hamas, de l’endoctrinement, de la glorification du martyr, du refus de l’existence d’Israël et de la déferlante mondiale d’antisémitisme qui s’est manifestée presque immédiatement après le massacre du 7-Octobre ?
Il ne s’agit donc pas de reprocher à Delphine Horvilleur de « penser contre Israël ». Il s’agit de comprendre pourquoi, lorsqu’elle choisit elle-même un texte biblique pour éclairer le présent, elle retient principalement de Samson la catastrophe qu’il provoque et relègue presque à l’arrière-plan la tragédie qui l’a conduit jusque-là.
Car le problème n’est pas seulement ce que raconte une séquence.
C’est aussi ce que l’on choisit d’en retenir, ce que l’on laisse hors champ et le récit que cette sélection finit par produire.
Et c’est précisément pourquoi cette interprétation de Samson mérite d’être interrogée avec rigueur.
Une analogie n’est pas une preuve. Elle rapproche deux réalités pour faire apparaître quelque chose que leur rapprochement permettrait de mieux comprendre. Mais si elle exige, pour fonctionner, que l’on retranche de l’une de ces réalités les éléments qui dérangent la comparaison, elle cesse d’éclairer.
Elle commence à fabriquer son propre objet.
Delphine Horvilleur a parfaitement le droit de remettre en question la politique israélienne. Elle a fait de la nécessité de « penser contre soi » l’un des principes de son travail intellectuel.
Mais lorsqu’on choisit Samson pour parler d’Israël aujourd’hui, il faut alors ne rien retrancher du récit : ni Gaza, ni la captivité, ni les yeux crevés, ni les chaînes, ni l’humiliation, ni les Philistins, ni la vengeance, ni les morts.
Car c’est peut-être là que se situe l’étrange retournement de cette lecture :
Samson entre dans le récit en captif et semble en ressortir en coupable.
Peut-on faire de lui le symbole du danger que représenterait aujourd’hui la puissance d’Israël sans rappeler que, dans le texte même que l’on convoque, cette violence ultime est celle d’un Juif capturé, mutilé, humilié et conduit prisonnier à Gaza ?
Une interprétation est libre.
Mais elle ne l’est pas au point de pouvoir retrancher du texte ce qui dérange la démonstration.
Sinon, à force de vouloir faire parler Samson de notre temps, on finit par faire taire ce que son histoire nous crie :
avant d’être celui qui fait tomber les colonnes, Samson est un Juif capturé, aveuglé, enchaîné, humilié et conduit à Gaza.


