Deux valises, une détermination sans faille et aucun rendez-vous : Sarah Blumenstein traverse l’Inde pour rencontrer un maître spirituel au pied de l’Himalaya. Avec cette histoire savoureuse, Michel Deroover nous entraîne du rire à la réflexion sur les départs, les appartenances et les liens dont on ne se défait pas si facilement.
Witz Humour juif
À l’aéroport de Calcutta débarque une très vieille dame : Sarah Blumenstein, de New York, avec ses deux valises. Personne ne l’attend, personne ne l’accompagne. Elle se débrouille toute seule.
Elle prend le train vers le nord, en direction du Népal. Ces trains-là, on les connaît : bondés jusqu’aux toits, des voyageurs accrochés aux portières, des paniers, des poules, des enfants qui dorment sur les filets à bagages. De train en train, elle arrive dans une petite ville. Elle demande son chemin, elle monte dans un autobus, un vrai autobus indien du fond de l’Inde, qui brinquebale sur des pistes défoncées, la radio à fond, les chèvres sur le toit. Toujours avec ses deux valises.
Elle trace sa route. Au terminus, dans un petit village, elle s’arrange pour trouver quelqu’un qui charge ses valises sur le dos d’un âne, et elle suit le sentier. Elle connaît son chemin : elle s’est renseignée.
Partout, on s’étonne. Où va-t-elle, cette petite vieille, toute seule, venue de New York ? Elle reste évasive. Mais elle, elle sait où elle va.
Au bout du chemin, au pied de l’Himalaya, se dresse un palais extraordinaire. Une sorte de Taj Mahal, blanc, éclatant, tout de marbre, au milieu d’un jardin superbe : des fontaines, des fleurs, des oiseaux. Tout respire l’opulence, la paix, la sérénité.
Sarah Blumenstein arrive avec ses deux valises, en nage, soufflant, s’épongeant le front. Mais ce palais, on n’y entre pas comme ça. Il est entouré de hautes grilles dorées, et devant le portail se tient un garde sikh, comme on l’imagine : un colosse, un turban impeccable, un uniforme magnifique. Il voit arriver la vieille dame et s’inquiète.
— Qu’est-ce que vous voulez, madame ?
— Je voudrais une audience avec Sa Sainteté Shri Bhagavan Ananda Maharaj.
— Ah, madame, c’est impossible. Pour être reçu par Sa Sainteté, Lumière des Lumières, Océan de Sagesse, Incarnation du Divin, il faut prendre rendez-vous.
— Je n’ai pas de rendez-vous. Je veux le voir. Tout de suite.
— Madame, ce n’est vraiment pas possible.
— Mais enfin, vous vous rendez compte ? Je viens de New York. J’ai pris l’avion, le train, l’autobus, l’âne. Bon. Puisque c’est comme ça, je ne bouge pas d’ici tant qu’on ne m’aura pas conduite chez le Maharaj.
— Faites comme bon vous semble, madame.
Et elle le fait. Elle déballe une petite tente, allume un petit feu, installe son matériel. Elle dort là, devant la grille. Elle attend. Et chaque matin, elle répète au garde : « Je vais le voir. Je vais le voir. Je vais le voir. »
Le garde est impressionné par tant d’opiniâtreté. C’est un homme sensible : lui aussi a une mère. La dévotion de cette vieille Juive américaine l’empêche de dormir. Cela devient un cas de conscience. Alors, au mépris des consignes et des interdits, il va trouver le majordome et plaide sa cause. Il la plaide si bien que le majordome, au bout d’un certain temps, finit par craquer.
— Madame Blumenstein, nous sommes très touchés par votre dévotion, votre insistance, votre pugnacité. Vous pourrez dire quelques mots à Sa Sainteté. Quelques mots seulement. Soyez discrète.
Une telle ferveur, se dit-il, mérite récompense.
La voici donc dans le jardin. Elle suit le majordome, vêtu de soie et couvert de bijoux. Au fond, sur un trône, siège Sa Sainteté, entourée de fidèles en prière. De temps en temps, le maître prononce quelques mots, qu’on écoute religieusement. C’est très impressionnant. Sarah Blumenstein, elle, n’a pas l’air spécialement intimidée.
Elle suit le majordome jusqu’aux quelques marches qui mènent au trône. Elle s’approche, et d’un air décidé :
— Alors, David, tu rentres à la maison maintenant ?
Lecture traditionnelle
Toute la blague tient dans un écart de noms. D’un côté, une litanie de titres : Sa Sainteté, Lumière des Lumières, Océan de Sagesse, Incarnation du Divin. De l’autre, un prénom, un seul : David. Les titres sont inventés, cumulés, interchangeables. Le prénom, lui, a été donné à la circoncision, prononcé à la bar-mitsva, crié par la fenêtre pour annoncer que le dîner refroidit. Il n’y a pas de dispute entre les deux registres : le second annule le premier sans même le discuter.
Le récit est construit comme un pèlerinage, mais c’est un pèlerinage à l’envers. On s’attend à une chercheuse de vérité, une vieille femme qui, au soir de sa vie, vient demander au sage le sens de l’existence. Les étapes du voyage, la persévérance, l’épreuve de la grille, la nuit sous la tente, tout cela appartient au répertoire de la quête spirituelle. Seulement Sarah Blumenstein ne cherche pas l’illumination : elle vient récupérer quelqu’un. Elle ne monte pas vers le maître, elle descend chercher son fils.
La tradition connaît bien cette figure. Dans Jérémie (31, 15-17), Rachel pleure ses enfants à Rama et refuse d’être consolée, parce qu’ils ne sont plus. La réponse divine n’est pas une consolation spirituelle, c’est une promesse de retour : « Les fils reviendront dans leur territoire. » Sarah Blumenstein ne pleure pas, elle prend l’avion. Mais elle a gardé de Rachel l’essentiel : le refus d’être consolée tant que l’enfant n’est pas revenu.
Il y a aussi, en creux, un retournement d’Abraham. Lekh lekha, « va pour toi, quitte ton pays, ta patrie et la maison de ton père » (Genèse 12, 1) : la tradition fait du départ le geste fondateur. David, lui aussi, est parti, et plus loin que quiconque, jusqu’à se faire dieu. Sa mère vient lui rappeler que le départ d’Abraham était une réponse à un appel, pas une fuite. Le mot qui hante la blague, sans jamais être prononcé, c’est techouva : le retour, qui désigne aussi le repentir. Il ne s’agit pas de rentrer au judaïsme par la grande porte théologique. Il s’agit de rentrer à la maison.
Enfin, la blague a une saveur historique précise. Dans les années 1960 et 1970, une part étonnante des Occidentaux partis chercher la sagesse auprès des maîtres indiens venaient de familles juives américaines. Le plus célèbre d’entre eux, Richard Alpert, est devenu Ram Dass. L’humour juif a pris acte du phénomène à sa manière : non par une réfutation, mais par la convocation de la mère. Le gourou peut avoir changé de nom, de vêtements, de religion et de continent. Il reste quelqu’un qu’on appelle par son prénom.
Lecture psychanalytique
Dans Le roman familial des névrosés (1909), Freud décrit ce fantasme banal de l’enfance : mes vrais parents ne sont pas ceux-là, je suis d’une naissance plus haute, enfant de roi ou de prince, déposé par erreur chez ces gens ordinaires. David a réalisé ce roman familial à une échelle inégalée. Il ne s’est pas contenté d’une ascendance noble : il s’est trouvé une généalogie divine, il est devenu l’Incarnation. Le palais de marbre est la mise en scène du fantasme d’une origine sans père ni mère, sans Brooklyn, sans dîner du vendredi soir.
Et voici qu’arrive la personne même que le roman familial avait pour fonction d’effacer. Elle n’argumente pas, elle ne conteste pas la doctrine, elle ne dit pas « tu n’es pas Dieu ». Elle fait mieux : elle l’appelle. Lacan aurait dit qu’elle le ramène à son signifiant, à ce nom qui le représentait avant qu’il ait choisi quoi que ce soit. On peut changer de titre ; on ne choisit pas le nom par lequel on a été appelé en premier. Le trait comique est là : une seule interpellation suffit à faire tomber tout l’édifice, parce que l’édifice entier avait été construit pour ne plus l’entendre.
Mais il y a plus savoureux. Au début de Malaise dans la civilisation (1930), Freud répond à Romain Rolland, qui lui parlait du « sentiment océanique », cette impression d’unité illimitée avec le monde que Rolland tenait pour la source de toute religiosité. Freud ne nie pas l’expérience, mais il en propose une origine : ce sentiment serait le reste d’un état très ancien, celui où le nourrisson ne distinguait pas encore son moi du monde extérieur, c’est-à-dire du sein et de la mère. Si l’on suit Freud, David est allé chercher au bout du monde, dans la sérénité du jardin et la paix des fontaines, une réminiscence du giron maternel. Et c’est la mère en personne qui se présente au pied du trône. La quête océanique trouve enfin son objet, et il porte un sac à main.
La blague fait aussi entendre ce que coûte une émancipation de ce genre. Pour se séparer, David a dû se diviniser : il ne lui suffisait pas d’être un adulte qui vit loin, il lui fallait devenir intouchable, entouré de grilles dorées, d’un garde et d’un majordome, accessible seulement sur rendez-vous. Toute cette machinerie de protection dit l’inverse de ce qu’elle prétend. Un homme réellement séparé de sa mère n’a pas besoin de mettre l’Himalaya entre elle et lui. Et il est frappant que ce soit le garde, « qui a lui-même une mère », qui finisse par trahir les consignes : le dispositif de séparation est percé de l’intérieur par la même dette qu’il prétendait abolir.
Reste l’ambiguïté de la chute, qu’il ne faut pas résoudre trop vite. On peut l’entendre comme le triomphe du réel sur l’imaginaire : la mère dégonfle l’idole, et le rire salue la vérité. On peut aussi l’entendre comme le triomphe d’une autre emprise : partir jusqu’en Inde n’a servi à rien, la mère traverse les continents et les grilles, et « rentrer à la maison » n’est pas forcément une libération. Le clinicien qui écoute des familles connaît les deux pentes. Il y a des fuites qu’on habille en vocation, et il y a des retours qu’on habille en guérison. La blague ne tranche pas. Elle laisse David sur son trône, devant sa mère, au moment exact où il doit répondre, et c’est peut-être la seule question qu’aucun maître ne lui avait jamais posée.
Michel Deroover
Source : Divan juif Witz — Le Divan Juif, « Sans rendez-vous ». Texte reproduit intégralement avec l’autorisation de l’auteur, dans le cadre de notre partenariat.
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