Après l’attaque raciste de Trappes et de La Verrière, Richard C. Abitbol revient sur le temps qu’il a fallu pour que la circonstance aggravante d’antisémitisme soit retenue dans l’assassinat de Sarah Halimi. Il interroge aussi les mots employés par Emmanuel Macron à Trappes, avant que le président ne rappelle lui-même les attentats ayant visé des Juifs et des chrétiens. Une tribune qui réclame une même vigilance pour toutes les victimes et met en garde contre l’accoutumance à l’antisémitisme.
Onze mois contre quelques heures
Le 4 avril 2017, Sarah Halimi est assassinée à son domicile parisien. Son meurtrier la frappe, prononce des paroles religieuses et la précipite par la fenêtre. Les témoignages et les circonstances imposaient d’examiner sans délai l’hypothèse antisémite. Pourtant, il faudra attendre février 2018 pour que la juge d’instruction retienne la circonstance aggravante d’antisémitisme. Près de onze mois. Le parquet et les parties civiles en avaient auparavant demandé la reconnaissance.
Les premières semaines sont marquées par une couverture médiatique limitée. La famille et ceux qui l’entourent doivent se mobiliser pour que l’affaire trouve sa place dans le débat national. Le crime survient en pleine campagne présidentielle : cette coïncidence nourrit une question, celle de savoir si des considérations politiques ont pesé sur sa visibilité. Une question, précisément, qui appelle des réponses.
À Trappes, en octobre 2026, le caractère raciste de l’attaque est évoqué dès les premières heures. Les médias s’en saisissent, les responsables politiques réagissent, le président se déplace. Je ne reproche rien à cette célérité. Je la réclame pour toutes les victimes.
Onze mois d’un côté, quelques heures de l’autre : les étapes judiciaires ne sont pas identiques, mais ce contraste dans la reconnaissance publique appelle une comparaison. Comparaison n’est pas raison ; non-comparaison est déraison.
« La première fois » ? Une parole présidentielle qui interroge
À Trappes, Emmanuel Macron déclare : « C’est la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne. »
La première fois ? Et les trois enfants et l’enseignant juifs assassinés à Toulouse en 2012 ? Et les quatre victimes de l’Hyper Cacher en 2015 ? Ces Français ont été tués dans des attentats terroristes parce qu’ils étaient juifs. Le président a explicitement parlé de religion.
Le soir même, Emmanuel Macron est revenu sur ses propos. Il a rappelé que la France avait connu des attentats ayant frappé des chrétiens parce qu’ils étaient chrétiens et des Juifs parce qu’ils étaient juifs. Ce rappel était nécessaire. Il ne fait pas disparaître les mots prononcés auparavant.
Cette déclaration survient après le tsunami d’actes antisémites qui a suivi le 7 octobre 2023 et qui a contribué à provoquer la marche contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023, à laquelle Emmanuel Macron a choisi de ne pas participer. À Trappes, il se déplace aussitôt. Ce contraste symbolique interroge.
Cette amnésie est-elle involontaire, politique ou idéologique ? La question porte sur la mémoire publique que le chef de l’État a le devoir de porter, non sur une intention que nous pourrions lire dans son esprit.
Reconnaître immédiatement le soupçon de racisme : oui, pour tous
Je trouve parfaitement légitime que, lorsqu’une personne noire, musulmane ou juive est victime d’un crime dont les circonstances suggèrent un mobile raciste, les autorités envisagent immédiatement cette hypothèse, quitte à la confirmer ou à l’écarter au cours de l’enquête. Il ne s’agit pas de préjuger de la culpabilité, mais de ne négliger aucun mobile de haine.
À Trappes, le suspect conteste le caractère raciste de ses actes ; des éléments de son parcours et de ses relations ont été évoqués dans le débat. Ni ses dénégations ni ses fréquentations ne suffisent à établir ou à exclure le mobile raciste : c’est le travail de l’enquête.
Mais pourquoi la même attention initiale n’a-t-elle pas prévalu dans l’affaire Sarah Halimi, alors que les indices d’antisémitisme étaient particulièrement sérieux ? Pourquoi fallait-il attendre si longtemps pour que cette dimension soit pleinement retenue ?
Je ne demande pas que l’on reconnaisse moins vite le racisme lorsqu’il frappe les autres. Je demande que l’on reconnaisse tout aussi vite la possibilité de l’antisémitisme lorsqu’il frappe les Juifs.
Une mémoire républicaine à géométrie variable ?
La rue des Rosiers en 1982, Ilan Halimi en 2006, Toulouse en 2012, l’Hyper Cacher en 2015, Sarah Halimi en 2017, Mireille Knoll en 2018 : autant de crimes qui rappellent que l’antisémitisme n’est ni un vestige du passé ni une souffrance secondaire.
La réaction d’un État ne se résume pas à une qualification pénale. Elle se lit aussi dans les paroles prononcées, la présence auprès des familles, la place accordée aux victimes dans le récit national, la fermeté face aux slogans antisémites qui surgissent dans certaines manifestations.
Quand des cris de haine deviennent familiers, quand la dénonciation se fait hésitante, quand la souffrance juive semble exiger davantage de preuves pour être pleinement reconnue, le risque n’est pas seulement l’injustice d’un instant : c’est l’accoutumance.
La République n’a pas le droit de choisir ses victimes. Une République qui hiérarchise ses indignations prend le risque de hiérarchiser ses citoyens.
L’antisémitisme d’État : les chemins qui mènent à l’abîme
L’antisémitisme d’État n’a jamais commencé par les rafles ou Auschwitz. Ces crimes furent l’aboutissement d’une histoire de stigmatisations, de discriminations et de persécutions. Avant l’extermination, il y eut les mots, les caricatures, les accusations collectives, les exclusions, les lois, et l’indifférence grandissante à la souffrance lorsqu’elle était juive.
Cela ne signifie pas que toute défaillance contemporaine constitue déjà un antisémitisme d’État. Cela signifie qu’il serait dangereux d’attendre l’existence d’une politique ouvertement discriminatoire pour interroger les signes qui pourraient en préparer l’acceptation.
À partir de quel moment une différence de traitement répétée cesse-t-elle d’être une défaillance ? Quand l’indifférence institutionnelle devient-elle une forme de tolérance ? Et quand la tolérance envers la haine commence-t-elle à miner la protection égale que l’État doit à chacun ?
Les bourreaux commettent les crimes. Mais l’indifférence peut contribuer à rendre pensable ce qui aurait dû rester impensable. Le danger n’est pas seulement le retour de l’antisémitisme : c’est le retour de l’habitude de l’antisémitisme.
Y a-t-il anguille sous roche ?
Il ne s’agit pas de confondre la France de 2026 avec l’Europe des années trente. Il s’agit de ne pas oublier comment l’Europe des années trente a été rendue possible. L’histoire ne recommence pas nécessairement par les mêmes événements ; elle peut recommencer par les mêmes renoncements.
Qui instrumentalise le racisme : celui qui exige une égale protection pour toutes les victimes, ou celui qui laisse naître le sentiment que certaines souffrances mobilisent plus vite la République que d’autres ? Pourquoi cette différence de rythme, de langage, de présence, de mémoire ?
Y a-t-il anguille sous roche ? Est-ce le prélude à la répétition de l’immonde ? Nous ne pouvons décréter que l’histoire se répétera. Nous pouvons refuser de nous aveugler sur les mécanismes qui, hier, ont préparé les catastrophes.
L’antisémitisme d’État ne commence pas le jour où l’État organise la persécution des Juifs. Ses ferments peuvent apparaître lorsque leur souffrance cesse de susciter la même indignation, la même protection et la même justice que celle des autres citoyens.
Comparaison n’est pas raison. Mais lorsque la mémoire des catastrophes devrait nous commander la vigilance, non-comparaison est déraison.
Richard C. Abitbol
Vous ne payez pas pour lire HaBayta. Vous pouvez choisir de soutenir son indépendance, sa liberté éditoriale et le débat qu’il fait vivre.



