Depuis quelques jours, une histoire extraordinaire circule sur les réseaux sociaux. Un missile iranien aurait détruit le laboratoire d’un grand immunologue israélien. Cinq mois plus tard, son équipe publiait dans Cell une avancée prometteuse contre certains cancers. Trop beau pour être vrai ? HaBayta a vérifié. La légende en rajoute un peu. La réalité, elle, n’en avait guère besoin.
Il y a des histoires que les réseaux sociaux aiment particulièrement. Elles ont un héros, un désastre, une revanche et une morale. Celle-ci nous est arrivée ainsi.
Le 15 juin 2025, un missile balistique iranien frappe l’Institut Weizmann des sciences, à Rehovot. Il détruit le laboratoire du professeur Ido Amit, l’un des grands spécialistes israéliens de l’immunologie. Des années de recherche partent en fumée.
Cinq mois plus tard, Amit et son équipe publient dans la prestigieuse revue Cell des résultats spectaculaires sur une nouvelle approche d’immunothérapie contre le cancer.
Et le récit qui circule de conclure : « La fusée iranienne n’a rien pu faire contre l’entêtement juif. »
C’est formidable. Mais est-ce vrai ? Nous sommes allés voir.
Le missile
Commençons par ce qui ne relève aucunement de la légende: dans la nuit du 14 au 15 juin 2025, pendant la guerre entre Israël et l’Iran, un missile balistique iranien frappe le bâtiment Wolfson de l’Institut Weizmann, à Rehovot. C’est là que se trouve le centre de recherche en immunothérapie dirigé par le professeur Ido Amit.
Son laboratoire est dévasté. Et Amit lui-même donnera, quelques mois plus tard, la mesure du désastre : « Nous avons perdu 70 % de notre matériel. Il ne restait presque rien. » Il raconte aussi que des échantillons constitués pendant « de très, très nombreuses années » ont pratiquement tous disparu.
Voilà donc un premier élément du récit viral que nous pensions presque trop énorme pour être vrai.
Il l’est.
Dans un laboratoire de recherche, perdre un échantillon n’est pas perdre un objet: c’est perdre du temps. Une culture cellulaire, une lignée de souris génétiquement particulière, un prélèvement biologique constitué au terme d’années de travail ne se remplacent pas en passant commande pour le lendemain. Une partie du passé scientifique du laboratoire Amit a disparu cette nuit-là.
Le missile et les souris
Et maintenant, le cancer.
Ido Amit et son équipe travaillent depuis longtemps sur une question fascinante : comment se fait-il que certaines cellules de notre système immunitaire, censées nous défendre, finissent par aider la tumeur ?
Parmi elles, les macrophages. Leur fonction normale consiste notamment à éliminer des agents pathogènes et des débris cellulaires. Mais certains macrophages présents dans l’environnement des tumeurs peuvent changer de rôle.
Au lieu d’attaquer le cancer, ils contribuent à le protéger. Les gardiens passent, en quelque sorte, du côté de l’ennemi.
L’équipe d’Amit s’est intéressée notamment à des macrophages porteurs d’un récepteur appelé TREM2 et a développé une nouvelle famille de molécules expérimentales, les MiTEs. Le principe est remarquable : neutraliser l’action de ces macrophages favorables à la tumeur tout en réveillant d’autres acteurs du système immunitaire — notamment les cellules T et les cellules NK — afin qu’ils attaquent le cancer. Dans les modèles expérimentaux chez la souris, des tumeurs agressives ont fortement régressé. Certaines ont même complètement disparu.
Attention aux mots: personne n’a « guéri le cancer ». Nous parlons de recherche préclinique. Il reste notamment à établir la sécurité de cette stratégie avant d’en envisager les applications thérapeutiques chez l’homme.
Mais les résultats étaient suffisamment importants pour être publiés, le 19 novembre 2025, dans Cell. Cinq mois après le missile.
Ce que raconte mal la belle histoire
C’est ici que HaBayta doit gâcher un tout petit peu la fête: non, les chercheurs n’ont pas découvert leur molécule après le bombardement. Non, ils n’ont pas recommencé cette recherche de zéro le 16 juin pour parvenir cinq mois plus tard à une publication dans Cell.
La recherche scientifique ne fonctionne pas ainsi. Les travaux étaient évidemment engagés avant l’attaque ; une publication de cette nature suppose les expériences, l’analyse des résultats, la rédaction du manuscrit, sa soumission, l’évaluation par les pairs et les révisions. Le missile et l’article ne forment donc pas cette impeccable petite fable chronologique que les réseaux sociaux ont envie de raconter.
Et pourtant... C’est ici que la réalité devient presque meilleure.
« Nous n’avions pas de laboratoire »
Après l’attaque, la première préoccupation de l’équipe est de découvrir ce qui peut encore être sauvé. Puis il faut travailler.
Mais où ?
Pendant le premier mois, raconte Amit, les chercheurs s’installent dans le département de physique. Pour réaliser leurs expériences, ils circulent à travers le campus en voiturettes de golf, d’un laboratoire à l’autre: « Nous n’avions pas de laboratoire physique permanent », expliquera-t-il. Ils finiront par déménager dans un nouveau laboratoire, dans le parc scientifique voisin.
Et Amit ajoute quelque chose qui donne soudain au récit viral une autre dimension : « Nous sommes même plus productifs qu’avant. »
Plus productifs. Après avoir perdu 70 % du matériel. Après avoir perdu des échantillons accumulés pendant des années. Après avoir travaillé dans le département de physique et couru d’un bout à l’autre du campus pour poursuivre les expériences.
Il raconte la décision prise après l’attaque : « Nous allons reconstruire tout ce qui a été cassé, et le reconstruire encore mieux. »
Cela ressemble presque trop à une phrase écrite pour cette histoire: elle a pourtant été prononcée.
Rehovot
Et puisque nous sommes à HaBayta, arrêtons-nous un instant sur le nom de la ville. Rehovot. רחובות. Le mot signifie « rues », en hébreu moderne.
Mais Rehovot est d’abord un nom biblique. Dans la Genèse, Isaac creuse des puits. Deux fois, ils lui sont disputés. Il s’éloigne, recommence, en creuse un troisième. Cette fois, personne ne le lui conteste. Alors Isaac l’appelle Rehovot : « Car maintenant l’Éternel nous a mis au large, et nous prospérerons dans le pays. »
Il faut parfois se méfier des symboles, mais certains viennent vous chercher tout seuls: un missile tombe sur Rehovot. Il détruit un laboratoire. Les chercheurs se déplacent. Cherchent ailleurs une paillasse, un appareil, un réfrigérateur, des souris. Ils se font, littéralement, une autre place. Et recommencent.
Ce que le missile n’avait pas prévu
Il reste enfin une chose dans cette histoire: trois des chercheurs qui ont conduit ces travaux ne sont pas nés en Israël. Ken Xie vient de Nouvelle-Zélande. Pascale Zwicky de Suisse. Michelle von Locquenghien d’Allemagne. Ils auraient pu partir. Ils sont restés. Amit dira que l’attaque iranienne avait mis à l’épreuve leur passion pour la science.
Puis il emploiera une image : Il leur avait fallu apprendre à contourner le mur, à passer par-dessus le mur et, lorsqu’il le fallait, à traverser le mur.
Quelques jours après l’attaque, le président de l’Institut Weizmann, Alon Chen, racontait que des scientifiques étaient entrés dans un bâtiment encore en flammes pour tenter d’y sauver des échantillons.
Science does not stop
Puis il écrivait quatre mots : Science does not stop. La science ne s’arrête pas. Un missile peut détruire un laboratoire. Il peut anéantir des équipements, des souris, des échantillons constitués pendant des années. Il peut obliger des chercheurs à travailler ailleurs, à emprunter une paillasse, un réfrigérateur, un microscope. Il peut leur faire perdre du temps. Mais il ne peut pas leur faire perdre ce qu’ils savent.
À Rehovot, ils ont donc recommencé. Cinq mois plus tard, Ido Amit et son équipe publiaient dans Cell.
Science does not stop.
Le missile iranien, lui, s’était arrêté à Weizmann.



