À Limoges, un hôtel de ville incendié. À Marseille, des émeutiers invoquant la prise de la Bastille. Mais que se passe-t-il lorsqu’une minorité s’autorise à parler au nom du peuple tout entier ? À partir des violences du 17 octobre, Fundji Benedict convoque James Madison et sa réflexion sur les factions pour interroger une dérive plus profonde : la tentation de confisquer la souveraineté populaire au nom d’une légitimité que nul n’a conférée. Une réflexion sur la violence politique, la représentation et ce qui permet encore à des adversaires de partager une République.
La France au risque des factions
À Limoges, un hôtel de ville incendié. À Marseille, des émeutiers invoquant la prise de la Bastille. Mais que se passe-t-il lorsqu’une minorité s’autorise à parler au nom du peuple tout entier ? À partir des violences du 17 octobre, Fundji Benedict convoque James Madison et sa réflexion sur les factions pour interroger une dérive plus profonde : la tentation de confisquer la souveraineté populaire au nom d’une légitimité que nul n’a conférée. Une réflexion sur la violence politique, la représentation et ce qui permet encore à des adversaires de partager une République.
Samedi soir, à Limoges, des centaines de gens ont regardé brûler leur hôtel de ville. Sans rien pouvoir faire. Le campanile qui dominait la ville depuis 1883 s’est effondré dans le brasier allumé par les émeutiers. Le préfet de la Haute-Vienne, Maurice Barate, constatait dans la soirée que les deux tiers de la façade avaient disparu. « Catastrophe patrimoniale », a-t-il dit. Le mot est exact, sec et sans appel. Quelqu’un, au pied des ruines, a dit au Figaro : « J’en ai pleuré, comme si c’était ma maison qui brûlait. » Le lendemain matin, la façade tenait encore, une fumée sortait d’une fenêtre, et l’intérieur de la partie ancienne était « quasi 100 % détruit ». Le maire, Guillaume Guérin, avait eu une phrase qu’on aurait tort de ranger parmi les formules de circonstance : « C’est un monument qui brûle, mais ce n’est pas la République. »
Quelques heures plus tôt, à Marseille, des dizaines de jeunes gens avaient enfoncé à coups de pied et de barrières la double porte en bois de l’hôtel de ville, quai du Vieux-Port. Ils criaient : « C’est la Révolution, on prend la Bastille. » Dans le hall, une Marianne en buste, par terre, en miettes. Sur un mur, le A cerclé des anarchistes. Benoît Payan, qui demandait des comptes, faisait remarquer qu’il n’y avait eu ce matin-là « qu’une compagnie de CRS » pour toute la ville. La journée s’est poursuivie avec d’autres scènes catastrophiques : à Lille, on forçait les entrées de la mairie ; à Lyon, l’office de tourisme de la place Bellecour flambait ; à Saint-Étienne, un manifestant a perdu une main, arrachée par une grenade. Ce dimanche, Laurent Nuñez faisait les comptes : 1 800 interpellations, plus de 500 policiers, gendarmes et pompiers blessés. Ce 17 octobre, des centaines de milliers de personnes avaient défilé contre la vie chère, pour l’école, pour les services publics. Elles ne sont pas devenues pour autant complices des saccages parce qu’elles marchaient le même jour. Elles n’ont donné à personne le droit de casser en leur nom.
On prend la Bastille ! Quelques dizaines d’individus se sont donné, par la force, une qualité politique qu’aucun mécanisme démocratique ne leur avait conférée. On parle d’une porte enfoncée et dans la foulée on convoque 1789 comme si ces exactions devenaient celles du peuple avec toute la violence que l’on connaît. Ce qui m’interpelle est bien plus inquiétant : on observe l’aplomb d’une fraction qui se conduit comme si elle était la société entière.
En novembre 1787, dans le Fédéraliste, James Madison appelle « faction » une réunion de citoyens, majoritaire ou minoritaire, soudée par une passion ou un intérêt contraire aux droits des autres, ou aux intérêts permanents de la communauté. Pas de couleur politique, pas de visage. Les intérêts se heurtent dans toute société libre ; le danger commence quand un groupe fait de son intérêt la mesure de ce qui est légitime et se donne les moyens de l’imposer. « La liberté est à la faction ce que l’air est au feu », écrit-il. Au lendemain de Limoges, la phrase peut faire réagir. Madison n’avait aucune envie d’étouffer quoi que ce soit : on ne supprime pas les factions sans supprimer la liberté qui les fait naître.
J’avance ici une hypothèse. Une faction peut léser les droits d’autrui en ne parlant qu’en son propre nom ; elle franchit un autre seuil le jour où elle se réclame d’une souveraineté que personne ne lui a confiée. À ce moment-là, la faction menace ceux qui ne se reconnaissent pas dans sa parole ; elle confisque le « nous » d’une colère ou d’une conviction, pourtant parfaitement légitime tant qu’il désigne ceux qui s’y reconnaissent. Puis ce « nous » enfle, avale la République, et avec elle des citoyens qui n’ont rien approuvé et combattent peut-être ouvertement ce qu’on prétend dire en leur nom. Nul besoin, pour cela, d’un chef : des mots d’ordre circulent, des images tournent en boucle sur les médias et les réseaux sociaux ; tous ces groupes ont l’assurance de parler pour des gens qui ne leur ont jamais donné la parole.
À Marseille, crier la Bastille a permis aux émeutiers de se faire passer pour les héritiers d’un acte fondateur, et d’emprunter une autorité que nul ne leur avait prêtée. En anthropologue, je m’arrête à cette image : une effraction qui se drape dans la puissance d’une révolution comme s’il suffisait de prononcer 1789 pour que le peuple insurgé ressuscite. La République vit cette tension depuis deux siècles : d’un côté, le peuple institué qui parle par procédures et représentants ; de l’autre, le peuple invoqué que certains font ressurgir chaque fois qu’ils contestent l’ordre établi. Manifester, contester ses gouvernants, réclamer d’autres institutions : chacun en a le droit et il ne s’agit pas de supprimer cette liberté. En revanche, aucune fraction convaincue d’incarner le peuple véritable ne peut disposer des droits de ceux qui ne l’ont pas suivie.
L’Hôtel de Ville de Paris a longtemps été l’un des théâtres où la souveraineté populaire prétendait prendre corps. Le gouvernement provisoire de 1848 s’y installa, la République y fut proclamée le 4 septembre 1870 et le 24 mai 1871, les communards vaincus y mirent le feu, brûlant les registres de l’état civil parisien entreposés dans une annexe ; leurs doubles brûlèrent à leur tour, au greffe du Palais de justice. Près de huit millions d’actes partis en fumée : des siècles de naissances, de mariages et de morts. La Ville n’en reconstitua qu’une partie avec les extraits que les familles venaient apporter. L’histoire de la Commune ne se réduit pas aux incendies de la Semaine sanglante mais un fait historique, cruel même, demeure : dans les derniers jours d’une insurrection qui se réclamait du peuple, le feu effaça les noms du peuple réel. L’hôtel de ville de Limoges, inauguré le 14 juillet 1883, reprenait les lignes de cet édifice parisien disparu dans les flammes. Ceux qui l’ont incendié l’ignoraient sans doute. Peu importe. Les institutions portent une mémoire qui ne dépend pas de ce que savent leurs assaillants.
Aucune faction majoritaire ne tient aujourd’hui le pouvoir en France. Mais le pays présente des symptômes inquiétants : on commence à y discuter, au-delà des décisions de l’adversaire, son droit même à gouverner. Le 19 février, à Rennes, Mathilde Panot déclarait : « Nous n’accepterons jamais que le fascisme prenne le pouvoir légalement par les urnes, ce que veut faire Marine Le Pen. » En mai, Bally Bagayoko évoquait une « insurrection populaire » en cas de victoire du Rassemblement national. Les auteurs de ces déclarations diront, et ils en ont le droit, qu’ils parlaient de résistance politique si on les accuse de cultiver un projet de renversement du pouvoir. Que devient l’alternance démocratique si chacun peut décider, selon ses propres convictions, qu’une victoire électorale ne suffit plus à rendre son adversaire légitime ?
À ce jour, aucun fait établi ne permet d’imputer à La France insoumise les violences du 17 octobre, et Jean-Luc Mélenchon avait demandé à ses soutiens de rester à l’écart, « Ceux qui partagent notre combat n’ont rien à faire dans le pillage, le saccage ». Qu’a fait La France insoumise de la colère lycéenne ? Quelle place accorde-t-elle à la confrontation hors du Parlement et comment a-t-elle entraîné une revendication initialement circonscrite dans un affrontement politique autrement plus vaste ? Lorsque Sébastien Lecornu somme LFI de “choisir son camp”, il pose une question qui mérite mieux qu’une distribution de certificats de républicanisme. Personne n’a le droit d’incendier une mairie ; le gouvernement n’a pas davantage le droit de décider seul qui mérite d’appartenir au camp républicain.
En France, plus la représentation politique se fragmente, plus l’imaginaire concentre la souveraineté dans la conquête d’un seul lieu : depuis la dissolution de 2024, les majorités se négocient ou se défont mais l’Élysée demeure le lieu où se concentrent les ambitions de pouvoir, comme si sa conquête pouvait dispenser de rechercher ailleurs les compromis devenus indispensables. Et dans certains discours, la victoire devient le salut du pays et la défaite une menace pour la République.
L’hôtel de ville de Limoges sera reconstruit, comme le fut après 1871 celui de Paris dont il reprenait les lignes. Au lendemain de la présidentielle de 2027, la mairie devra demeurer celle du vainqueur comme celle du vaincu. On continuera d’y déclarer les naissances sans avoir à dire, au guichet, de quel côté l’on s’est rangé.
© 2026 Fundji Benedict
La citation du Fédéraliste est traduite par l’auteure à partir du texte original de 1787-1788. Données relatives au 17 octobre arrêtées au 18 octobre 2026.


