Dans ce quatrième volet de « Le 17 octobre et la République », Fundji Benedict interroge la stupeur présidentielle devant les violences commises par des Français. Que dit la nationalité des actes de chacun ? À travers les fidélités de groupe, les choix individuels et les justifications de la transgression, elle ramène le débat à la responsabilité — celle des auteurs des violences comme celle du pouvoir.
Comment ne pas penser aux registres tenus dans une mairie avant de voir l’édifice comme le symbole de l’État et la cible commode pour qui veut frapper l’État. Des milliers de pages où un officier d’état civil a écrit un jour de sa main, à l’encre, le nom d’un enfant dont il ne savait rien sinon son nom et l’heure de sa naissance. Il y a aussi les actes de mariage portant les signatures irrégulières des témoins endimanchés ; et puis, les décès, déclarés au petit matin par des enfants devenus orphelins dans la nuit. Dans l’hôtel de ville de Limoges, incendié le 17 octobre, la salle des mariages a été détruite et le service de l’état civil a dû installer ses guichets ailleurs.
Le lendemain soir, le président de la République s’adressait solennellement à la nation : « Comment des Français peuvent faire cela à la France ? » Cette phrase suintait la honte, et je ne doute pas qu’Emmanuel Macron l’ait ressentie. Cette question replaçait la nationalité au centre du débat, et comme toujours le pays a retrouvé sa vieille manie d’y répondre par une affirmation sur des identités. Ils sont français, disent les uns, comme si la détention du passeport tricolore interdisait de chercher d’autres motivations ; ils sont issus de l’immigration, répliquent les autres, et l’origine des intéressés tiendrait lieu de mobile. À Nice, le préfet des Alpes-Maritimes ajoute une troisième raison : environ un tiers des personnes interpellées sont étrangères et il entend examiner le retrait de titres de séjour. Ils sont français, oui. Et après ?
La nationalité française confère des droits et impose des devoirs. Elle ne délivre ni brevet de vertu ni garantie de docilité. La République a besoin de citoyens qui respectent ses lois mais elle ne leur demande pas d’aimer ceux qui les gouvernent. Zola n’avait guère de raisons de se montrer tendre envers les institutions qu’il accusait dans l’affaire Dreyfus, pas plus d’ailleurs que les ouvriers de 1936 ou les étudiants de Mai 68 ne se préoccupaient de savoir si leurs revendications plairaient au pouvoir. Le commerçant dont on a défoncé la vitrine et les familles qui habitaient à proximité de l’hôtel de ville de Limoges ont subi les conséquences d’une colère dont ils n’étaient pas les destinataires. Que des Français aient commis ces violences ne devrait pas stupéfier un président qui connaît, ou devrait connaître, l’histoire de son pays. Ce qui demanderait quelque réflexion, c’est cette facilité avec laquelle certains ont fini par considérer que leurs griefs leur donnaient des droits sur la vie et les biens d’autrui.
Dès qu’il est question des violences, on se met à fouiller les origines. Entre l’enfance et l’âge adulte, il y a des rencontres, des engagements, des échecs, des choix aussi, dont certains engagent toute une existence. Rien de cela ne disparaît parce qu’un grand-père est né à Alger, à Bamako ou ailleurs.
Le 24 octobre, quatre cent dix mille personnes manifestaient encore, contre cinq cent cinquante mille une semaine plus tôt, selon le ministère de l’Intérieur. Mais regardons les autres chiffres : 1 144 policiers et gendarmes blessés, puis 53 ; 2 025 interventions pour incendie, puis 75. En sept jours, les violences avaient reculé dans des proportions que la seule diminution du nombre de manifestants ne saurait expliquer. Le ministère invoque les itinéraires discutés avec les autorités locales, les actions empêchées par les forces de l’ordre, tout en reconnaissant que les groupes radicaux n’avaient nullement renoncé à l’affrontement. Mais il y avait déjà, le 17 octobre, parmi ces centaines de milliers de manifestants, des hommes et des femmes qui n’avaient ni pillé un commerce ni lancé un projectile.
Dans une foule, on règle son pas sur celui des autres, on supporte une bousculade, on se laisse gagner par une colère, et il arrive qu’on refuse de suivre, quitte à passer pour un lâche. Cette retenue, comme l’audace de celui qui cherche l’affrontement, porte la marque d’apprentissages anciens, des fréquentations, de l’autorité que l’on a reconnue à certains hommes, et de la honte éprouvée devant d’autres.
On peut savoir depuis l’enfance qu’on ne fracasse pas la vitrine d’un commerçant, qu’on ne met pas le feu à un bâtiment public, et décider un soir de braver cet interdit parce qu’on ne veut pas être celui qui a reculé quand les autres sont allés jusqu’au bout. On dira qu’il fallait faire avancer une cause dont la justesse supposée permettrait quelques libertés avec la loi. Sykes et Matza avaient bien saisi cette manière de s’arranger avec des interdits auxquels on continue pourtant de croire en invoquant des fidélités auxquelles on accorde, pour la circonstance, davantage de prix qu’aux droits d’autrui. Une bande de quartier et un milieu militant où l’affrontement est valorisé n’ont ni les mêmes histoires ni les mêmes ambitions, mais il arrive dans l’un comme dans l’autre que l’estime des compagnons devienne plus importante que le tort causé à des inconnus.
Il aura donc fallu que brûle l’hôtel de ville de Limoges pour qu’Emmanuel Macron s’étonne que des Français puissent s’en prendre à la France. Neuf ans à l’Élysée, et cette stupeur. Le pays n’a pas changé de population dans la nuit du 17 octobre. Ceux qui ont pris part aux violences vivaient déjà parmi nous. Le président semble aujourd’hui en découvrir l’existence au milieu des ruines d’une mairie. C’est tout de même une curieuse manière de gouverner un pays.
Qu’ils soient français, Monsieur le Président, nous le savions. Mais vous, où étiez-vous pendant ces neuf années pour en être encore à poser pareille question ?
© 2026 Fundji Benedict
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