Un commerçant appelle cinq fois la police pendant que son magasin est pillé. Personne ne vient. À partir de cette scène, Fundji Benedict poursuit sa série Le 17 octobre et la République en interrogeant l’une des obligations fondamentales de l’État : protéger ceux auxquels il demande de renoncer à se faire justice eux-mêmes. Sans confondre le courage des policiers avec les responsabilités du commandement, elle examine les défaillances de la protection publique, les limites de l’état d’urgence et le droit des victimes à réparation. Une question traverse ce deuxième volet : que devient le pacte républicain lorsque la protection promise n’est plus assurée ?
II. Le droit d’être protégé
Samedi soir, boulevard de Magenta, à Paris, une vingtaine d’hommes masqués se sont attaqués au rideau de fer d’une boutique de téléphonie, avec des pieds-de-biche et un bélier. Le patron, Jahirul Azam, a voulu tenir la grille avec un de ses employés. Ils ont été frappés tous les deux. Il a appelé la police cinq fois en une heure ; on lui a répondu, raconte-til, qu’on ne pouvait rien faire. Le lendemain, devant les journalistes, il a montré ses ecchymoses, puis l’historique des appels sur l’écran de son portable, comme s’il versait une pièce au dossier. Les pilleurs avaient arraché les caméras avant d’emporter une cinquantaine d’iPhone, soixante-dix Samsung, des dizaines d’ordinateurs et 8 000 euros en liquide : au moins 140 000 euros de pertes. Sur le même boulevard, le café La Barrique a été ravagé par le feu ; la patronne, frappée à la tête, a été hospitalisée, et son fils Lionel montait la garde devant les décombres. Ailleurs dans Paris, Antoine, employé d’une boutique de mangas, a regardé le saccage depuis son appartement, juste au-dessus du magasin. « Il n’y avait pas un policier. » Le boulevard de Magenta part de la place de la République.
À Lyon, Thomas Rouault, le patron de Snowleader, a lui aussi décroché son téléphone, pendant que la porte de son magasin de la rue du Président-Carnot tenait encore. Police et gendarmerie. « On m’a demandé de patienter. Et de relancer mardi si personne n’était intervenu. » Dans la même Presqu’île, rue Victor-Hugo, Kelly Ingargiola, gérante de la boutique de stylos Perreyon 1884, a fait face seule. Elle a reçu des coups et perdu sa devanture ; le magasin n’a pas été pillé et elle est restée là, à monter la garde.
Ces gestes paraissent dérisoires. Ils engagent pourtant le plus ancien des pactes politiques : composer le numéro de la force publique pendant qu’on vous force la porte, au lieu de saisir une barre de fer pour se faire justice soi-même. La Déclaration de 1789 l’a gravé dans son article 12 : « La garantie des droits de l’homme et du citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » Samedi, pour Jahirul Azam comme pour tant d’autres commerçants, cette promesse est restée sans effet, et ce qui menace lorsqu’une société ne peut plus garantir à chacun la protection qu’elle lui a demandé de confier à tous, c’est le retour de cette violence individuelle dont l’institution d’une force commune devait précisément la dispenser. Franck Chaumès, le président de l’UMIH, dit recevoir des appels de restaurateurs qui évoquent « des battes de baseball, des armes ». Ariel Weil, le maire de Paris Centre, avoue : « Je comprends les commerçants qui veulent se défendre seuls. » Je les comprends aussi. Avec inquiétude.
Rien, dans ces scènes, n’autorise à instruire le procès des policiers et des gendarmes. Samedi soir, le premier décompte faisait état de 150 blessés dans leurs rangs ; dimanche soir, le bilan consolidé du ministère de l’Intérieur en recensait 997, dont sept grièvement atteints. À Marseille, un CRS a été touché par un tir de carabine. À Lyon, des groupes hostiles empêchaient les pompiers d’approcher de l’office de tourisme en flammes. Laurent Nuñez parle de militants d’ultragauche « qui ont voulu tuer des policiers » ; les enquêtes diront, fait par fait, ce qu’il en fut.
Rue Victor-Hugo, toujours à Lyon, le pillage a commencé, selon le magazine Lyon People, après le départ des CRS qui tenaient l’entrée de la rue côté Bellecour. Une demi-heure plus tard, l’un d’eux confiait : « Notre dispositif est insuffisant, nous ne sommes pas assez nombreux. » J’ignore où cette unité avait été appelée. Que pouvait faire une poignée de policiers face à plusieurs centaines d’individus ? Charger, au risque d’être encerclés, de mettre les passants en danger et de laisser les commerces sans protection ? Attendre des renforts dont ils ignoraient peut-être eux-mêmes l’heure d’arrivée ? Je ne sais pas quelles instructions leur avaient été données, et c’est précisément ce que ceux qui commandaient l’opération doivent maintenant expliquer. Pourquoi n’avait-elle pas les moyens d’agir ? C’est à cette question que le politique doit répondre. Le bouclier du CRS personnifie l’État sous sa forme la plus nue : ce rectangle de polycarbonate qui s’interpose entre une foule et une vitrine est tenu par un citoyen français qui reçoit ses ordres d’une chaîne de commandement dont les moyens, les priorités et les capacités d’intervention ont été définis bien avant qu’il se retrouve, seul ou presque, devant la foule. Lui rendre hommage oblige à regarder aussi de ce côté-là.
Hier matin, sur France Inter, Laurent Nuñez a fini par concéder, après plusieurs questions de Benjamin Duhamel, « une perte de contrôle » dans « certaines grandes villes » : « Oui, samedi dans certaines grandes villes, vous ne pouvez pas regarder les commerçants en face. » Il avait engagé samedi 60 000 policiers et gendarmes. Le ministre attendait 200 000 manifestants. Il en est venu 550 000. Il admet d’ailleurs « en partie un manque d’anticipation sur les forces disponibles ». Dimanche, il avait remis sa démission : « J’ai remis ma démission parce que je suis responsable de tout ce qui se passe. » Emmanuel Macron l’a refusée. L’Élysée invoque « la nécessité d’un commandement continu des forces de l’ordre dans le contexte actuel », tout en demandant au ministre de faire la lumière sur « les défaillances d’anticipation et de renseignements » et de déployer au plus vite de nouveaux modes d’action contre les casseurs.
Quatre jours avant les violences, le 13 octobre, devant la commission des lois du Sénat, le même ministre expliquait que des exactions avaient fait « basculer le mouvement lycéen dans ce que nous qualifions de violences urbaines ». Il ajoutait : « Face à des émeutiers, il n’y a pas de désescalade. » Sous le même uniforme, la police exerce en effet deux métiers : d’une part, le maintien de l’ordre qui accompagne un cortège et garantit le droit de manifester ; d’autre part le rétablissement de l’ordre quand les vitrines tombent et qu’il s’agit alors de reprendre la rue pour interpeller les auteurs des exactions en mettant les gens à l’abri. Dans les deux cas, la force reste soumise au droit, qui exige nécessité et proportion. Préfet de police, Laurent Nunez cosignait le 31 juillet 2025 avec Louis Laugier, le directeur général de la police nationale, l’instruction qui dotait la police d’un schéma national des violences urbaines, devenu à l’automne un « guide opérationnel ». On y lit que la lutte contre les violences urbaines « obéit à un cadre juridique propre, différent du maintien de l’ordre ».
La doctrine existait donc, et son auteur l’avait défendue au Sénat la semaine précédente. Il reste à savoir à quelle heure, samedi, le basculement a été constaté, ville par ville, et qui a décidé alors de changer de mode d’intervention. Il reste surtout à savoir de quelles unités disposait, à cet instant, celui qui en a décidé. Benoît Payan, le maire de Marseille, ne demande pas autre chose : « Je veux savoir quels ordres ont été donnés. »
En avril 2024, la Cour des comptes publiait un rapport sur les forces mobiles, avec un constat sans appel : une « faible réserve d’intervention disponible » puisque, chaque jour, environ la moitié de ces unités étaient absorbées par des missions permanentes éloignées de leur métier (garde statique de bâtiments, surveillance des centres de rétention). La formation servait de « variable d’ajustement ». À Saint-Astier, en Dordogne, où s’entraînent les gendarmes mobiles, 21 des 57 sessions prévues en 2023 n’avaient pas pu se tenir normalement. Le Sénat, de son côté, avait ouvert le 14 janvier 2026 une mission d’information sur l’avenir du maintien de l’ordre, confiée à Olivier Bitz et à David Margueritte ; ses conclusions seront présentées mercredi au Palais du Luxembourg. Rien de tout cela n’était secret. Une distance est apparue à nu, celle qui sépare ce qu’elle doit à chacun des moyens qu’elle donne à ceux qui ont la charge de tenir sa parole.
Ce 19 octobre, à l’issue d’une cellule interministérielle de crise, Sébastien Lecornu a demandé aux préfets de « déclencher un certain nombre de couvre-feux », « localisés » et « partiels ». « Il n’est pas question de mettre tout Paris sous couvre-feu, ça n’a pas de sens. » L’état d’urgence — ce dispositif mis en place une première fois par la loi du 3 avril 1955, votée en pleine guerre d’Algérie — le Premier ministre ne l’exclut pas « si c’est nécessaire ». Jacques Chirac y avait eu recours le 8 novembre 2005 dans vingt-cinq départements, et Jean-François Copé, alors porte-parole du gouvernement, promettait qu’on y mettrait fin dès le « rétablissement de l’autorité publique ». Vingt et un ans plus tard, la même dynamique revient dans le discours politique sans que les moyens de l’État aient été augmentés pour autant. On ne crée pas une compagnie de CRS avec le vote d’un décret ; seuls les pouvoirs juridiques de l’autorité sont modifiés. Renforcer les effectifs, améliorer le renseignement, revoir les ordres opérationnels, assurer les suites judiciaires des interpellations ou élargir les pouvoirs de police sont autant de décisions qui n’engagent pas les mêmes moyens et ne donnent pas les mêmes responsabilités, dont certaines ont, pour les libertés, un prix bien différent.
La démission présentée par le ministre de l’Intérieur a été refusée par Emmanuel Macron. On ne change pas de chef au milieu d’une crise, alors que les premiers couvre-feux entrent en vigueur et que de nouveaux cortèges sont annoncés. Yaël Braun-Pivet a proposé la mise sur pied d’une commission d’enquête de l’Assemblée qui n’aura d’utilité que si elle reconstitue la chaîne des décisions, depuis le renseignement et les choix de déploiement jusqu’aux arbitrages politiques qui ont déterminé les capacités réelles des forces engagées. Gérald Darmanin a compté 2 331 gardes à vue sur le weekend et les comparutions immédiates ont commencé lundi à Paris. Policiers et magistrats travaillent au même objectif, à des postes différents. L’indépendance de la justice reste garante de l’édiction des peines mais personne ne peut se voir interdire de demander dans quels délais les auteurs présumés de pillages seront jugés, et surtout quand les victimes pourront obtenir réparation.
La République se préoccupe depuis ses débuts des dommages causés par les émeutes et, surtout, de savoir à qui il revient de les payer. Le 2 octobre 1795, la Convention adoptait le décret du 10 vendémiaire an IV, qui proclamait que « tous citoyens habitant la même commune sont garans civilement des attentats » commis sur son territoire. Les voisins payaient pour l’émeute, comme sous l’Ancien Régime. En 1914, l’État prit à sa charge la moitié des dommages, au nom du « risque social » ; depuis 1983, il en répond au premier rang. L’article L. 211-10 du code de la sécurité intérieure l’énonce sans détour : « L’État est civilement responsable des dégâts et dommages résultant des crimes et délits commis, à force ouverte ou par violence, par des attroupements ou rassemblements armés ou non armés, soit contre les personnes, soit contre les biens. » Jahirul Azam peut et doit demander réparation à l’État français ; il obtiendra gain de cause si les actes des hommes qui ont défoncé sa boutique, et les circonstances du pillage, entrent dans la catégorie juridique de l’attroupement.
Je m’arrête ici au mot « prémédité », car il permet de dire, Place Beauvau, que les pillages n’ont rien à voir avec des débordements ; devant le juge administratif, ce mot peut prendre une tout autre portée, jusqu’à écarter, si certaines conditions sont réunies, la responsabilité de l’État envers ceux qui ont eu à subir les destructions. Cette distinction existe depuis longtemps : la cour administrative d’appel de Toulouse en a donné, à sept semaines d’intervalle, deux illustrations qui ne sont en rien contradictoires. Tout d’abord le 17 janvier 2023, elle condamne l’État à rembourser l’assureur d’une agence de la Banque populaire du Sud, à Montpellier, dont la devanture avait été dégradée par des individus cagoulés lors de la manifestation des gilets jaunes du 26 janvier 2019. Le 7 mars, en revanche, une entreprise de Nîmes, privée d’accès pendant plusieurs semaines par des barrages organisés à l’avance, n’obtenait rien sur ce même fondement. Dans les deux affaires, le juge a déterminé si les actes procédaient d’un attroupement au sens de l’article L. 211-10 ou d’une entreprise délictueuse organisée indépendamment de celui-ci. Et voici que Nuñez dénonce, à propos du 17 octobre, un désordre semé « de manière concertée », tandis que l’Association des maires de France parle de violences préméditées. L’administration connaît pourtant fort bien cette distinction juridique : en octobre 2024, devant cette même cour, le préfet invoquait des groupes ultra-violents infiltrés dans les cortèges des gilets jaunes pour contester l’indemnisation des dégradations subies par Toulouse et sa métropole. Il fut débouté. Lorsque viendront les demandes de réparation du 17 octobre, les déclarations des ministres sur les casseurs n’auront aucune importance au regard de ce que l’État soutiendra devant les juges.
Le 27 octobre, le Sénat examinera le projet de loi dit « casseurs-payeurs ». Cette appellation commode laisse entendre qu’il suffira de présenter la facture aux responsables des destructions pour se voir indemniser. C’est inexact puisque la loi du 10 avril 2019 permet déjà à l’État, lorsqu’il a indemnisé les dégradations causées par un attroupement, de se retourner contre leurs auteurs — encore faut-il les identifier, établir leur responsabilité et parvenir à recouvrer les sommes. Le gouvernement veut donc élargir le cercle de ceux qui devront payer, en créant, sous des conditions précises, une responsabilité solidaire avec des montants pouvant atteindre 10 000 euros pour ceux qui participent sciemment à certaines actions violentes commises en groupe ou n’obéissent pas aux ordres de dispersion malgré les sommations. Mais que devient, pendant ce temps, le commerçant dont le magasin a été pillé ? Jahirul Azam a perdu au moins 140 000 euros ; il devra faire établir les faits, obtenir de ses assureurs une évaluation du préjudice, et attendre que l’administration se prononce sur l’application de l’article L. 211-10. Du Code de la sécurité intérieure, quitte à saisir le juge si la responsabilité de l’État lui est contestée. Les auteurs courent encore les rues ou n’ont pas été identifiés. Lecornu promet de mettre en place des mesures indispensables comme un fonds de soutien spécifique et le chômage partiel ; elles n’effacent pas la dette et encore moins l’identité du débiteur. Samedi, Jahirul Azam demandait qu’on vienne empêcher le pillage de son magasin. Deux jours plus tard, il doit attendre qu’on lui dise à quelles conditions il sera indemnisé. Dans cet intervalle, l’État aura trouvé le temps de donner une appellation à une loi qui traînait dans les tiroirs depuis des semaines.
Lundi, vingt-trois heures : la place de la République passe sous couvre-feu. Dans le XIᵉ arrondissement, Maurice, l’associé d’un marchand de jouets de collection, avait passé quinze heures barricadé dans sa boutique, du samedi à quatorze heures jusqu’au dimanche à cinq heures du matin, à surveiller des marchandises que l’État n’était pas, cette nuitlà, en mesure de protéger. Deux jours plus tard, la circulation de tous les citoyens, y compris ceux qui n’ont pas participé aux exactions et voudraient simplement rentrer chez eux à l’heure qu’ils choisissent., est restreinte par décision du gouvernement. Le couvre-feu peut être nécessaire. Samedi, des commerçants ont dû monter seuls la garde devant leurs magasins ; lundi, c’est la liberté de circulation des habitants, y compris de ceux qui n’ont rien cassé, que l’État restreint pour tenter de reprendre la rue. Le gouvernement s’est accommodé de cette situation kafkaïenne : facile lorsqu’on n’a pas passé la nuit derrière une porte défoncée. J’ai relu l’article L. 111-1 du Code de la sécurité intérieure : « La sécurité est un droit fondamental et l’une des conditions de l’exercice des libertés individuelles et collectives. » L’État est tenu de l’assurer « sur l’ensemble du territoire de la République ».
Pendant des heures, l’État n’a pas protégé ses citoyens dans certaines rues de Paris, de Lyon ou de Marseille. Nuñez l’a reconnu. Certains policiers ont failli y laisser leur peau. On pourra décréter l’état d’urgence, installer des commissions d’enquête ; il n’en reste pas moins que Jahirul Azam avait demandé cinq fois à la police de venir protéger son commerce et personne n’est venu.
© 2026 Fundji Benedict
Vous ne payez pas pour lire HaBayta. Vous pouvez choisir de soutenir son indépendance, sa liberté éditoriale et le débat qu’il fait vivre.



