« As-tu gagné une bataille en perdant une tendresse ? »
On connaît Richard Abitbol, le géopoliticien, l’expert des stratégies économiques et financières. On découvre ici un homme d’une délicatesse bouleversante.
D’Abraham Joshua Heschel à HaBayta, une méditation sur le Chabbat, le temps qui passe, ceux que nous aimons et que nous oublions parfois de regarder.
L’universel et le si personnel.
Un texte de Richard Abitbol, présenté par Sarah Cattan.
À lire sur HaBayta.
Chabbat Chalom.
Apprendre à habiter le temps
Présentation — Sarah Cattan
On connaît Richard Abitbol, le géopoliticien, le spécialiste des stratégies économiques et financières, l’homme qui décrypte les rapports de force, les intérêts des États, les mouvements du monde.
Et voici qu’il nous parle du Chabbat.
Non pas en théologien. Non pas en exégète. Mais avec une tendresse, une profondeur, une simplicité qui désarment.
Il est rare qu’un homme habitué à penser le monde dans ses dimensions les plus complexes sache ainsi nous reconduire à ce qui en constitue peut-être l’essentiel : un regard, une voix, une présence, un amour auquel nous n’avons pas accordé assez de temps.
Abraham Joshua Heschel, dans Les Bâtisseurs du temps (The Sabbath), avait développé cette idée magnifique du Chabbat comme un palais édifié dans le temps. L’homme ne sanctifie pas seulement des lieux. Il peut aussi sanctifier des heures.
Richard Abitbol, sans que nous prétendions lui attribuer une filiation intellectuelle qu’il n’a pas revendiquée, rejoint intuitivement cette pensée. Mais il lui donne quelque chose de profondément intime.
Chez Heschel, le temps devient un sanctuaire.
Chez Richard Abitbol, ce sanctuaire retrouve ses habitants.
Les enfants que nous ne regardons pas assez grandir. Les parents que nous croyons éternels. Celui ou celle avec qui nous avons choisi de marcher. Les paroles d’amour que nous remettons à plus tard.
Et cette question, presque douloureuse, qui traverse son texte :
« As-tu gagné une bataille en perdant une tendresse ? »
Quelle question pour ceux d’entre nous qui passent leurs journées à combattre, à défendre, à répondre, à convaincre !
C’est là que l’universel rejoint le plus personnel.
Et c’est là aussi que ce texte rencontre si naturellement HaBayta, ce mot hébreu qui signifie « vers la maison ».
Car revenir à la maison, ce n’est pas seulement franchir une porte. C’est retrouver ceux qui nous attendent. C’est parfois se retrouver soi-même.
Je suis profondément touchée que Richard Abitbol nous conduise aujourd’hui sur ce chemin. Je connaissais sa puissance d’analyse. Je découvre ici, ou plutôt je mesure, la puissance de sa délicatesse.
Et je voudrais que nous prenions le temps de l’entendre.
Apprendre à habiter le temps
Richard Abitbol
Quand le soir descend sur le bruit de la semaine et que nos pas pressés ralentissent enfin, une lumière entre doucement dans la maison.
Et pour quelques heures, le temps cesse de courir.
Les dossiers se ferment, les écrans deviennent noirs, les urgences attendront demain.
Le monde peut continuer sans nous quelques heures. Et nous pouvons enfin revenir jusqu’à nous.
Chabbat.
Ce mot nous dit : arrête. Pas pour fuir la vie, mais pour te souvenir que tu n’es pas seulement ce que tu fais, ce que tu gagnes, ce que l’on attend de toi.
Regarde ceux qui sont autour de toi. Depuis combien de temps ne les avais-tu pas vraiment regardés ?
Écoute leur voix. Pas pour répondre, pas pour avoir raison. Simplement pour entendre.
Chabbat, rends-nous le temps que la semaine nous avait pris.
Le temps d’aimer, le temps d’écouter, le temps de regarder ceux qui partagent notre vie.
Fais taire un instant le bruit du monde autour de nous, pour retrouver notre maison, retrouver les nôtres et peut-être nous retrouver nous-mêmes.
Qu’as-tu fait de ta semaine ?
As-tu seulement couru ou as-tu avancé ?
As-tu répondu à tout, mais oublié quelqu’un ?
As-tu gagné une bataille en perdant une tendresse ?
As-tu retenu un mot d’amour qu’il aurait fallu prononcer ?
Qui es-tu devenu entre dimanche et vendredi ?
Et celui que tu es aujourd’hui ressemble-t-il encore à celui que tu voulais devenir ?
Chabbat, rends-nous le temps que la semaine nous avait pris.
Le temps d’aimer, le temps de pardonner, le temps de dire enfin les mots essentiels.
Fais taire un instant le bruit du monde autour de nous, pour retrouver notre maison, retrouver les nôtres, peut-être nous retrouver nous-mêmes.
Le repos n’est peut-être pas seulement de ne plus travailler.
Le vrai repos, c’est de ne plus avoir, pendant quelques heures, à prouver que l’on existe.
Ne plus courir, ne plus convaincre, ne plus répondre.
Simplement être.
Être avec ceux que l’on aime.
Regarder ses enfants et comprendre que le temps passe.
Regarder ses parents tant qu’ils sont encore là.
Regarder celui ou celle qui partage notre vie et se souvenir pourquoi, un jour, nous avons choisi de marcher ensemble.
Chabbat, rends-nous le temps que nous passions notre vie à vouloir gagner.
Apprends-nous qu’une vie ne se mesure pas seulement à ce que l’on accomplit, mais à ce que l’on aime, à ce que l’on transmet, à ce que l’on pardonne, à ce que l’on sait encore contempler.
Chabbat, quand le monde se tait, laisse-nous entendre ce qui parle encore au fond de nous.
Retrouver notre maison, retrouver les nôtres et, pour quelques heures, retrouver qui nous sommes.
Puis les étoiles apparaissent.
Demain, le monde recommencera.
Mais peut-être y retournerons-nous un peu différents.
Parce que ce soir, nous avons appris à habiter le temps.
Chabbat Chalom.

