Avant.
Avant, j’étais « juif ». Oui, exactement ; j’étais un juif entre guillemets. Un « juif »qui ne l’était ni par la transmission d’une tradition religieuse, ni par le respect de ses rites, ni par une relation active et féconde avec Israël, ni par le partage d’une vision du monde, mais un « juif »par appellation. D’où les guillemets. « juif » était une identité, plus maléfique que bénéfique, dont j’avais été baptisé par les autres et non par les miens ou par moi-même. Ceux qui me qualifiaient de « juif » m’indiquaient qu’ils m’avaient repéré comme tel ou qu’ils se sentaient autorisés à se faire à mon égard, ironiques, sardoniques, menaçants, voire — j’en ai connu enfant- à me rouer de coups — sans douter une seconde de leur droit à agir de la sorte.
- « On dit Stern ou Chtern ? » La question me fut posée un jour, au cœur d’un groupe et se voulait sans malice. Je n’ai pu m’empêcher de répondre, déclenchant une hilarité générale — et donc protectrice :
-« Les deux sont antisémites ! ».
En somme, je correspondais à peu près à l’idée que Sartre se faisait du juif dans ses « Réflexions sur la Question Juive » quand il disait — autant qu’il m’en souvienne- que c’est l’antisémite qui fait le juif.
C‘est complètement idiot. Les juifs ne se sont jamais autant réinventé eux-mêmes qu’au vingtième siècle. Il y ont déployé un faisceau d’identités qui va du juif religieux au juif athée et bundiste, sans oublier le juif sioniste. Décidément, il faut s’y résigner : c’est le juif qui fait le juif. C’est lui qui se redéfinit, en s’appuyant sur ses traditions — religieuses, culturelles, éthiques, philosophiques- pour le faire, y compris sous la pression de la persécution. Que les antisémites le comprennent une fois pour toutes : il ne font pas le juif ; plutôt ont-t-ils l’ambition de s’en défaire, voire de le défaire, en le réduisant à néant.
Comme tous les « juifs » et les juifs nés après la Shoah je me suis bien sûr demandé
-« Qu’aurais-je fait à leur place ? »
À la place de ceux qui durent affronter la réalité de la politique antisémite nazie et française, pour m’en tenir à celles-là.
Et je me le demandais d’autant plus obstinément que j’étais en filiation avec deux attitudes radicalement opposées. Du côté de mon père Stern, on s’est plié aux injonctions antisémites de l’état pétainiste ; on est allé se déclarer « juif » en préfecture ; on a porté le mot sur sa carte d’identité en grande lettres rouges, puis l’étoile infamante, on est monté dans les bus, dans les trains, et l’on a fini gazé à Sobibor — hommes, femmes et enfants. Du côté de ma mère par contre, on a résisté. Mes grands-parents maternels étaient des juifs hongrois communistes. Leur fils ainé Thomas Elek a quitté le Lycée Louis le Grand après avoir roué de coups un autre élève qui l’avait traité de « juif » et de « métèque » pour rejoindre les Ftp-Moi. Il sera fusillé en février 1944, avec ceux de l’Affiche Rouge. Bien sûr, je m’identifie plus facilement au courage de mon oncle Thomas Elek qu’au désespoir résigné de la famille Stern. Au point de me demander trop souvent :
-« Mais comment ont-ils pu se laisser manipuler à ce point ? »
J’en conviens, c’est une attitude facile à adopter, quand on n’est pas confronté, comme les juifs le furent, entre 1939 et 1945, à la haine d’état, aux brimades administratives, à l’isolement discriminatoire, aux rafles, et finalement à l’extermination.
L’apologie du héros dans laquelle j’ai été élevé du côté grand-maternel, tandis que mon père gardait le silence sur ses deuils douloureux- m’offrait une position relativement confortable. En célébrant Thomas, son courage et sa lucidité, je me dispensais partiellement de l’empathie que j’aurais pu éprouver pour les angoisses abominables qu’ont éprouvées dans leur aveuglement ceux qu’on persécutait sans jamais leur révéler que la mort était le seul terme prévu aux souffrances endurées.
Les nazis avaient baptisé « Tarnung » la stratégie consistant à maintenir dans l’ignorance de leur destin ultime les juifs dont ils avaient, dès 1942, décrété la disparition. Raul Hilberg dans son monumental « Destruction des Juifs d’Europe » s’appuie sur la « Tarnung » pour démontrer non seulement l’efficacité meurtrière de la bureaucratie nazie, mais également le peu de lucidité et de résistance efficace dont ont fait preuve les institutions juives- notamment l’UGIF, en France — pour protéger les communautés dont elles avaient la charge.
Ce n’est pas le lieu d’un tel débat ; il mérite des nuances et des précisions qui n’ont pas leur place ici. Reste pourtant une question fondamentale, dont je n’attends pas des travaux d’historiens qu’ils finissent par la résoudre. Elle peut s’énoncer ainsi et elle mérite d’être posée dans sa simplicité parce qu’elle nous revient telle quelle aujourd’hui comme autrefois à nous juifs, « juifs » et même non juifs.
Cette question est :
-« Peut-on vraiment connaître son ennemi sans lui résister et le combattre ? »
En ce qui concerne mon oncle Thomas c’est clair : il savait ce dont son ennemi était capable. Dès 1942, Le Komintern faisait circuler des informations sur la Shoah par balles en Union Soviétique et les partisans communistes distribuaient, au péril de leur vie, des tracts enjoignant les juifs à ne jamais obéir aux ordres de la police française ou des Allemands. Ils eurent peu d’échos dans la communauté juive. Pas seulement parce qu’ils furent insuffisamment distribués. Mais parce qu’ils évoquaient une réalité trop abominable pour être concevable.
Voilà qui me renvoie à la question précédente. Voilà qui m’invite à un réponse claire : seul le combat et la résistance à son ennemi rend possible une vision nette de ses intentions ultimes. Car tant qu’on ne combat pas son ennemi, on n’a pas traversé la peur qu’il vous inspire. Et tant qu’on n’a pas traversé cette peur, on est toujours confusément soumis à sa violence et prêt à en espérer de lui quelque clémence ultime. La peur est porteuse d’une illusion fallacieuse qui peut nous mener tous — juifs,« juifs » et non juifs- à nous soumettre. À mettre notre survie dans les mains de celui qui veut nous tuer.
La terreur érigée en système rend fou : elle crée une zone grise où les intentions de celui qui terrorise et de celui qui est terrorisé confluent et permettent au terrorisant d’exercer une violence aveugle sur des victimes aveuglées. Seule la résistance à l’ennemi peut réintroduire la clairvoyance, la claire voyance, la lumière nécessaire à la connaissance des ses intentions mortifères.
C’est exactement ce que dit la formule qui sert de titre à ce texte :
« Si quelqu’un vient pour te tuer, lève-toi tôt et tue-le le premier » ( Traité Sanhédrin 72 a )
Elle ne définit pas seulement une sorte d’impératif catégorique au sens kantien, qui tracerait les contours d’une violence légitime ( Tue celui qui veut te tuer ).Mais elle le fait à partir d’un posture d’éveil anticipatrice, contenue dans la formule « Lève-toi tôt ». Ce réveil « avant l’heure » est celui d’une véritable révolution copernicienne où nous sommes invités à nous demander non pas « Que devons-nous faire de notre ennemi, mais plutôt » Qu’est-ce que notre ennemi veut faire de nous «.
De nous qui et quand ? De nous juifs, « juifs » et non — juifs, maintenant.
Après
Après, pour moi comme pour tant d’autres, c’est après le 7 octobre 2023. De manière foudroyante, la question « Qu’aurais-je fait à leur place » perd son actualité fantomatique pour s’incarner dans ma chair et mes os de « juif » en une autre qui s’écrit :
« Que vais-je faire à ma place ? »
La place que j’occupe non seulement parce que je subis — à distance encore protectrice de l’épicentre de l’horreur- les contrecoups émotionnels de l’innommable sauvagerie mise en œuvre par le Hamas et ses séides, mais aussi parce que je me vois submergé, à l’instant même où j’aurais pu espérer l’expression de quelque compassion humaine, sous la violence déferlante d’une vague scélérate. Elle est d’une ampleur qui dépasse tout ce que je pouvais imaginer. Il n’aura pas fallu 24 heures pour que les meurtres de masse jubilatoires des « yahouds » ( terme arabe signifiant « juif » que les tueurs utilisaient avec une fierté féroce quand ils massacraient des Israéliens ) pour que les frères des massacrés venus en défense de ceux dont le sang n’avait pas encore séché deviennent sous l’appellation de « sionistes » des colonialistes-impérialistes-affameurs-massacreurs d’enfants — génocidaires.
En un mot, des créatures à ce point exécrables que toute agressivité à leur endroit s’en trouvait légitimée. Il n’a pas fallu 24 heures pour que la vieille antienne de l’antisémitisme qui a toujours consisté à reprocher aux juifs ce qu’on allait leur faire violemment subir, ressuscite sous les oripeaux d’un « palestinisme » halluciné.
Ce tour de passe-passe sémantique qui de la victime fait le bourreau s’est propagé à la vitesse d’une épidémie mondiale. Est-il utile de rappeler le rôle qu’ont joué dans sa propagation les fondamentalistes fréristes et leurs alliés utiles, les crétino-gauchistes ?
Reste la question que je me posais au début de ce texte à propos de la Tarnung nazie : comment cette stratégie de la dissimulation mortifère a-t-elle pu prendre et diffuser aussi puissamment ? D’où la dynamique de cette nouvelle « Tarnung », ou, si l’on préfère, de cette Taqiia (qui renvoie elle aussi dans la langue des islamo-fondamentalistes à une stratégie de dissimulation face à l’ennemi) tire-t-elle sa contagieuse efficacité ?
On a beaucoup entendu dire — en tentative d’explication de la vindicte antisémite ou antisioniste- qu’Israël gagnait plus facilement les batailles sur le terrain que la guerre de la communication. Mais c’est ignorer que la différence entre ces deux formes de guerre n’a aucun sens pour les terroristes fondamentalistes, ni pour la nasse dans laquelle ils nous ont pris, nous les terrorisés qu’ils appellent « l’Occident »,depuis les écrits fondateurs des Frères musulmans.
Le terrorisme — et on ne peut lui dénier à cet égard une certaine efficacité- consiste à faire régner et se répandre la terreur via des actions violentes dont il veut, depuis le 11 septembre 2001, qu’elles soient simultanément sanglantes et spectaculaires. Parce que c’est ainsi qu’il nous terrorise contagieusement vous, moi, et tout un chacun, par le biais du meurtre horrifiant et des medias ( autrefois la télévision, aujourd’hui les réseaux sociaux ) qui assurent mondialement la contagion de la peur.
La stratégie terroriste est une stratégie épidémique de masse qui fonctionne selon un principe simple : ce qui arrivé d’atroce à un autre peut m’arriver à moi et contrairement à la plupart des épidémies, il n’y a pas de vaccin pour me prémunir de la contagion.
Ce terrorisme nous perturbe au plus profond, depuis plus de vingt ans. Nous vivons dans la peur qu’il nous inspire comme les poissons dans l’eau. Il ne nous laisse aucun recours, hormis les comportements d’évitements sacrificiels que font naître les psychoses de masse. Nous sommes au bord d’être revenus au temps où on tuait des juifs pour éloigner la peste en les accusant de la fomenter.
Je suis de plus en plus persuadé que la montée en flèche de l’antisémitisme contemporain a le sens d’ un geste expiatoire d’allégeance à la puissance terrifiante des fondamentalistes terroristes. Une manière de leur dire : Ceux qui vous combattent ce sont les Israéliens, les juifs que vous haïssez, mais pas nous. Ce qui, en ce qui concerne les Israéliens, est totalement vrai. Raison de plus pour les juger viscéralement haïssables. Car on le sait, la peur et la haine c’est viscéral.
Nous voilà donc, nous autre Occidentaux, soumis aux ravages d’une peur qui nous tétanise au point de conduire nombre d’entre nous à implorer ceux qui rêvent d’être nos bourreaux de nous protéger. La zone grise est revenue. Elle charrie dans son flot boueux la haine, la soumission et la lâcheté apeurée. Peut-on lui résister ?
J’ose encore l’espérer. Comme toujours, pour nous autres juifs, there is no other choice.
Je m’aperçois en me relisant que j’ai enlevé les guillemets au mot juif dans l’expression « nous autres juifs». On résiste comme on peut. Il suffit d’en comprendre l’urgence et de se lever plus tôt que son ennemi.
Thomas Stern



Quel honneur d etre le neveu de Thomas Elek , tres jeune j ai eu la chancede lire " la memoire d Helene" , ce livre ecrit par sa maman pour raconter son histoire .
L esprit de Thomas est present aujourdhui plus que jamais a travers notre incroyable jeunesse d Israel qui se tient debout et , comme Thomas , n hesite pas a flanquer une raclée meritée a nos ennemis monstrueux .
Kol a kavod Monsieur 🇮🇱🙏
« Se lever plus vite que son ennemi » écrivez-vous . Est-ce possible en faisant l’impasse sur l’instrumentalisation du gouvernement israélien comme de tous les autres par le projet de nouvel ordre mondial transhumano-fasciste diligenté à coup d’injections Pfizer aux effets secondaires mortifères ? Est-ce possible en marchant sans rechigner dans les polarisations politiciennes traditionnelles qui servent de couverture à la mise en place des villes de 15’ et au crédit social à la Chinoise selon l’Agenda 2030 et son organe le Forum économique mondial ? La lecture du monde héritée de la Seconde guerre mondiale est notoirement insuffisante. Mais quand allez-vous accepter de regarder le réel en face ?