« Ai-je su voir ou ai-je été aveugle ? » demande Delphine Horvilleur en une de Libération. On pouvait croire à l’annonce d’un réexamen. Mais le miroir qu’elle nous tend produit une étrange révélation : ce qu’elle découvre n’est pas qu’elle aurait mal regardé Israël depuis le 7-Octobre, mais qu’elle n’aurait pas assez regardé … Gaza. L’introspection promettait un déplacement du regard. Elle reconduit pour l’essentiel le même partage moral. Alors peut-être faut-il poser une autre question : et si le problème n’était plus seulement ce que Delphine Horvilleur voit dans le miroir, mais la place qu’elle y occupe ?
Miroir, mon beau miroir… ai-je su voir ? Ai-je été aveugle ?
La question pourrait appartenir au conte si elle n’était aujourd’hui terriblement sérieuse. Car ce n’est évidemment pas sa beauté que Delphine Horvilleur vient demander au miroir. C’est quelque chose de beaucoup plus grave : la justesse morale de son propre regard.
Et nous avouons avoir espéré. En découvrant qu’elle avait songé à intituler son nouveau livre Angle mort, en lisant qu’elle avait repris ses sermons prononcés depuis le 7-Octobre pour se demander ce qu’elle n’avait pas vu, nous avons cru qu’un déplacement avait eu lieu. Delphine Horvilleur allait peut-être revenir sur ce qu’elle avait pu mal voir d’Israël, du 7-Octobre et de ce que le massacre obligeait à reconsidérer.
Nous avons pensé : enfin, elle a vu quelque chose qu’elle n’avait pas vu.
Mais non. Ou plutôt : oui. Elle a vu davantage Gaza. Elle découvre que, dans les mois qui suivirent le massacre du 7-Octobre, elle n’avait pas suffisamment fait place dans ses sermons à la souffrance palestinienne. C’est elle-même qui présente ainsi son cheminement : relire ses paroles, chercher ce qu’elle n’avait pas su voir, constater la place insuffisante faite à cette souffrance. Liberation • Lundi 28 Septembre…
Que les choses soient claires : cette souffrance doit être regardée, dite, documentée. Aucun mort palestinien ne devient moins mort parce que le Hamas a massacré des Israéliens le 7 octobre 2023. Mais ce n’est pas la question que nous posons ici. La question est celle du déplacement annoncé.
Trois années ont passé. Trois années au cours desquelles le 7-Octobre aurait pu obliger à réexaminer la nature du Hamas, la profondeur du désastre israélien, les certitudes d’avant le massacre, les impasses d’Oslo, et jusqu’à la possibilité de continuer à penser ce conflit avec les catégories qui précédaient le 7-Octobre. Nous avons cru que l’angle mort serait peut-être aussi celui-là. Il ne l’est pas.
Ainsi, même lorsqu’elle se retourne pour examiner son propre aveuglement, Delphine Horvilleur regarde encore dans la même direction. C’est là que notre désaccord commence. Et il est profond.
L’espoir d’un déplacement
Nous écrivons ces lignes sans plaisir. Il fut un temps où notre estime pour Delphine Horvilleur était telle que nous lui avions dit un jour que, si nous devions mourir avant elle, nous aimerions qu’elle dise pour nous le Kaddish. Ce n’était pas une formule.
Mais l’estime de jadis n’oblige pas au silence aujourd’hui. Elle interdit seulement la caricature. Nous ne retrancherons donc rien de ce qu’elle dit pour fabriquer commodément une adversaire : elle ne nie pas le 7-Octobre, elle n’a pas la houtzpa de le relativiser, elle parle du traumatisme israélien, de ses morts, de ses fantômes. Elle refuse l’idée d’une culpabilité collective des Juifs de diaspora. Elle rappelle également avoir récusé l’usage du mot « génocide » à propos de Gaza et explique pourquoi son association avec Auschwitz lui paraissait obscène et contre-productive.
Mais rendre justice à une pensée ne consiste pas à renoncer à en montrer la faille. La question qu’elle pose en une de Libération est considérable : « Ai-je su voir ou ai-je été aveugle ? » Encore faut-il accepter qu’une telle question puisse produire une réponse qui mette réellement nos certitudes en danger.
Or c’est précisément ce qui nous manque ici. L’examen de conscience annoncé finit par confirmer, pour l’essentiel, la conscience qui l’entreprend.
Le « je » devant les décombres
Il y a quelque chose d’étrange — et de récurrent — dans cette entreprise. À mesure que l’entretien avance, le « je » occupe la scène : qu’ai-je vu ? Qu’ai-je été incapable de voir ? Qu’ai-je dit ? Qu’ai-je pensé ? Que suis-je devenue ? Que ressens-je lorsque je retourne en Israël ?
Ce « je » n’est pas illégitime. Il est même consubstantiel à l’exercice auquel Delphine Horvilleur se livre : elle relit ses sermons et examine l’évolution de sa propre conscience. Il ne s’agit donc pas de lui prêter une psychologie ni de transformer une forme d’énonciation en diagnostic sur la personne. C’est la mise en scène du sujet moral que nous interrogeons.
Car lorsque l’Histoire entière est convoquée devant le tribunal de notre conscience, qui regardons-nous encore : l’Histoire, ou nous-mêmes en train de la regarder ? Le 7-Octobre n’est pas un moment de notre autobiographie morale. Gaza n’est pas davantage le lieu où nous mesurons la qualité de notre empathie. Derrière nos scrupules, nos repentirs, nos évolutions et nos bonnes consciences, il y a un réel qui se moque éperdument de l’image que nous avons de nous-mêmes.
Il y a des morts israéliens et des morts palestiniens, des otages, des familles, des idéologies, des responsabilités, des choix politiques et militaires. Ce réel existe indépendamment de la qualité morale du regard que nous nous félicitons — ou nous reprochons — de poser sur lui.
C’est ici que le miroir commence à se fendre.
L’examen moral a-t-il une frontière ?
Dans l’entretien de Libération, Israël est une fois encore placé sous une exigence d’introspection permanente. Qu’a-t-il refusé de voir ? Que lui est-il arrivé ? Que révèle Gaza de lui-même ? Comment peut-il encore se regarder dans le miroir ?
Sib ces questions peuvent être posées et si certaines doivent l’être, elles ne constituent pas le point de départ obligé de toute pensée du 7-Octobre. Israël n’a pas à comparaître parce qu’il a été massacré. Le soir du 7 octobre 2023, il n’existe aucune dette morale mystérieuse contractée par Israël du seul fait qu’il vient d’être attaqué, aucune culpabilité originelle dont la guerre qui commence serait ensuite le développement.
À qui Israël aurait-il dû, ce soir-là, présenter ses excuses ? Et de quoi ?
La question paraît presque absurde ainsi formulée. C’est pourtant le présupposé que l’on risque d’introduire dès lors qu’on raconte rétrospectivement le 7-Octobre comme le commencement de l’examen moral d’Israël. Le 7-Octobre commence d’abord par un fait : des hommes ont franchi une frontière pour massacrer, enlever et terroriser. L’examen de ce qu’Israël fera ensuite vient ensuite. Ses décisions politiques et militaires peuvent être discutées, contestées, enquêtées, jugées s’il y a lieu. Rien ne nous oblige à les absoudre, mais elles ne sauraient rétroactivement transformer le massacré du matin en prévenu du soir.
Et surtout : pourquoi l’examen moral s’arrêterait-il à la frontière israélienne ?
Que nous oblige à regarder le 7-Octobre dans le projet politique et religieux du Hamas ? Que faut-il examiner dans les discours qui ont précédé le massacre, dans ceux qui l’ont accompagné et dans ceux qui l’ont célébré ? Que nous disent les choix des dirigeants palestiniens, leurs échecs, leurs stratégies, leurs responsabilités ? Comment penser ces responsabilités sans jamais les confondre avec une culpabilité collective palestinienne ? Comment parler sérieusement de paix si l’on examine avec une minutie infinie les obstacles israéliens tout en traitant ceux produits de l’autre côté comme une sorte d’arrière-plan tragique ?
Ce ne sont pas des questions destinées à absoudre Israël. C’est juste que la souffrance des Gazaouis n’a pas besoin de l’innocence d’Israël pour être une souffrance, et que les responsabilités israéliennes n’ont pas besoin de l’innocence du Hamas pour être examinées. Tenir deux pensées ensemble : n’est-ce pas précisément ce que l’on attend d’un intellectuel ?
Alors tenons-les. Toutes les deux. Pas alternativement selon celui que l’on place au banc des accusés.
Naza : de quel Israël parle-t-on ?
Le passage consacré à Naza rend cette asymétrie particulièrement visible. Delphine Horvilleur considère le film comme militant, mais y voit également la manifestation d’une déshumanisation de l’ennemi et d’un aveuglement d’une société israélienne qui ne voudrait pas savoir.
L’accusation est considérable. Non parce qu’Israël devrait échapper à la critique, mais parce qu’il y a un saut vertigineux entre la critique d’une œuvre, d’images, d’un discours de guerre — et un jugement porté sur une société.
Quelle société israélienne dites-moi? Celle qui manifeste, celle qui enquête, celle dont les journaux publient les controverses les plus violentes, celle des familles d’otages, celle des soldats, celle des opposants au gouvernement ? Celle qui soutient la guerre ou celle qui la conteste ? Celle qui pleure ses morts du 7-Octobre ou celle qui pleure aussi les enfants de Gaza ?
À quel moment une société déchirée, contradictoire, extraordinairement bruyante dans ses désaccords devient-elle, au singulier, “une société qui ne veut pas savoir” ? Une démocratie qui produit elle-même les accusations portées contre elle, les publie, les conteste, manifeste contre son gouvernement et débat de son propre aveuglement est-elle vraiment une société qui ne veut pas savoir ? Ou cette formule ne dit-elle pas davantage du regard porté sur Israël que d’Israël lui-même ?
Et l’angle mort d’avant le 7-Octobre ?
Delphine Horvilleur se décrit comme une “enfant d’Oslo”. Nous savons ce que ces mots peuvent contenir de fidélité, d’espérance et désormais de deuil. Il serait absurde de se moquer de ceux qui ont cru à la paix et ceux qui n’y croyaient pas n’ont acquis aucun brevet de lucidité rétroactif le 7 octobre 2023.
Mais puisque nous parlons d’angles morts, allons jusqu’au bout. Et si l’angle mort n’était pas seulement ce que Delphine Horvilleur n’a pas su voir après le 7-Octobre ? Et s’il était également ce qu’une partie du monde intellectuel juif, israélien et européen n’a pas su — ou parfois pas voulu — regarder avant ?
L’échec d’Oslo. Le Hamas. Ses objectifs déclarés. La croyance israélienne qu’il pouvait être contenu. Les responsabilités des gouvernements israéliens successifs. Les échecs palestiniens. Les échecs internationaux. Les illusions de tous.
Pourquoi l’autocritique devrait-elle commencer le 8 octobre 2023 ? Pourquoi le miroir serait-il placé exactement à cet endroit-là ? Pourquoi, surtout, le 7-Octobre serait-il le point de départ d’un examen d’Israël plutôt que l’événement qui oblige à réexaminer ce qui l’a précédé ?
Avant de demander ce que le 7-Octobre aurait fait d’Israël, encore faudrait-il regarder ce que le 7-Octobre a révélé de ce qui lui faisait face. C’est peut-être là l’angle mort le plus troublant : chercher ce qu’Israël est devenu après le massacre sans revenir avec la même exigence sur ce qui a rendu le massacre possible.
Cela aussi appartient au miroir. Sinon, nous ne cherchons plus nos angles morts. Nous sélectionnons ceux dont la découverte nous permet de conserver intacte l’architecture de notre pensée.
Et parce qu’elle est rabbin
Il existe enfin une raison pour laquelle la parole de Delphine Horvilleur nous importe davantage que celle d’une essayiste parmi d’autres : elle est rabbin. Nous ne sommes pas croyant. Cela ne nous empêche nullement de prendre au sérieux ce que cette fonction signifie : une parole de transmission, d’interprétation et de responsabilité. Et c’est précisément pourquoi nous attendons davantage de Delphine Horvilleur.
Non une parole patriotique. Non une défense automatique d’Israël. Non une solidarité communautaire qui interdirait la critique. Davantage de complexité.
La tradition rabbinique sait mieux que beaucoup d’autres que le commentaire naît de la contradiction, que deux lectures peuvent se heurter sans que l’une doive abolir l’autre, que la difficulté d’un texte ne se résout pas en supprimant l’un de ses termes. Alors pourquoi le réel israélo-palestinien serait-il moins contradictoire qu’une page de Talmud ? Pourquoi devrait-il être soumis à un examen moral dont l’intensité varie selon le protagoniste ? Et pourquoi celle qui occupe une place si singulière dans le judaïsme français contemporain ne retournerait-elle pas cette exigence de complexité contre ses propres catégories ?
Un rabbin n’a pas le devoir de donner raison aux Juifs. Heureusement. Nous lui reconnaissons même le devoir inverse lorsqu’il le faut : contredire, inquiéter, rappeler une exigence, refuser la complaisance. Mais cette exigence ne saurait être à sens unique. Celui qui enseigne la complexité ne peut choisir à qui elle s’applique.
C’est peut-être même là que notre attente est la plus forte : non pas qu’un rabbin défende Israël parce qu’il est Israël, mais qu’il refuse les simplifications précisément lorsqu’elles deviennent confortables dans son propre univers intellectuel.
Miroir, mon beau miroir…
Delphine Horvilleur dit qu’un pays doit pouvoir se regarder dans le miroir. Nous sommes d’accord. Israël doit regarder Gaza, les destructions, les morts, les enfants morts, les décisions de son gouvernement, les actes de son armée, ses fautes lorsqu’elles sont établies, ses responsabilités politiques et ses propres illusions.
Mais regarder n’est pas sélectionner.
Il faut aussi regarder le 7-Octobre. Pas comme le prologue obligatoire du récit que l’on rappelle avant de passer aux choses sérieuses. Pas seulement comme le traumatisme psychologique qui expliquerait la conduite ultérieure d’Israël. Comme un événement politique en soi. Regarder ce que fut le massacre, ce qu’il voulait dire, ceux qui l’ont préparé, l’idéologie qui l’a rendu pensable, ce qu’il révèle de la conception du conflit de ceux qui l’ont commis.
Il faut regarder les Palestiniens sans les réduire au Hamas, et regarder le Hamas sans le dissoudre dans la souffrance palestinienne. Regarder les Israéliens sans les réduire à Netanyahou, et regarder Netanyahou sans prétendre qu’il serait Israël tout entier.
Voilà ce que nous attendons d’un miroir.
Le doute qui ne déplace rien
Nous ne demandons pas à Delphine Horvilleur de “revenir”. Revenir où ? Nous ne lui demandons pas d’aimer moins les Palestiniens pour aimer davantage Israël. Nous ne lui demandons surtout pas de taire Gaza.
Nous lui demandons quelque chose de beaucoup plus exigeant : que son doute mette réellement ses certitudes en danger.
Car un examen de conscience dont on ressort avec les mêmes catégories, la même distribution de l’exigence morale et, finalement, le même objet principal de suspicion risque de n’être plus tout à fait un examen. Il peut devenir une confirmation de soi.
C’est ici que le « je » revient : Ai-je bien vu ? Ai-je suffisamment douté ? Ai-je assez entendu la souffrance de l’autre ? Suis-je encore du côté où ma conscience peut se reconnaître ? Ce sont de grandes questions. Mais il existe une forme très contemporaine de conscience morale qui, à force de vérifier la justesse de son regard sur le monde, finit par faire de ce regard le véritable sujet. On ne regarde plus seulement le réel. On se regarde le regarder.
Et c’est peut-être cela qui nous trouble le plus dans cet entretien. Non pas que Delphine Horvilleur doute, mais que son doute semble la ramener au lieu même d’où elle était partie.
Le réel, lui, n’a pas cette élégance. Il résiste, lui, à ces arrangements. Il commence ici par un fait que rien ne doit dissoudre : le 7-Octobre fut un massacre perpétré par le Hamas contre Israël. C’est depuis ce fait, et non dans une symétrie artificielle des souffrances et des responsabilités, que nous regardons ce qui a suivi. Gaza appartient à ce réel ; ses morts, ses destructions et la souffrance de ses habitants aussi. Les décisions prises par Israël depuis lors peuvent être interrogées, discutées, contestées. Mais les regarder ne commande ni d’effacer la chronologie, ni de confondre la nature des acteurs, ni d’établir après coup une équivalence morale entre l’agression du 7-Octobre et la guerre qui lui a succédé. Reconnaître une souffrance n’oblige pas à déclarer les responsabilités interchangeables.
C’est précisément ce que nous demandons au regard : non pas de choisir les morts qu’il consent à voir, mais de ne pas abolir, au nom de leur commune humanité, l’histoire, les intentions et les responsabilités qui les ont conduits là.
Nous avions commencé cet entretien avec une espérance : que Delphine Horvilleur, cherchant son angle mort, ait découvert quelque chose qui déplacerait véritablement son regard. Nous le refermons avec une déception. Elle a regardé le miroir longuement, intelligemment, douloureusement sans doute. Mais nous ne voyons pas qu’elle ait changé de place.
Alors reprenons sa question : « Ai-je su voir ou ai-je été aveugle ? » Elle mérite d’être posée. À une condition : accepter que la réponse puisse nous contraindre à regarder là où, précisément, nous n’avions pas l’habitude de regarder.
Le doute qui nous ramène toujours à nos certitudes n’est peut-être pas encore le doute.
Sortez donc du miroir, Delphine Horvilleur.




Quelle blague ! Avant d'être rabbine, elle était journaleuse et assistante de Charles Enderlin au moment de l'affaire Al Dura ! Je dirais plutôt qu'être juif et encore de gauche aujourd'hui relève d'une pathologie...