Pourquoi des salariés fragilisés se tournent-ils vers le Rassemblement national, alors que d’autres formations proposent davantage de mesures sociales ? Dans une intervention devant la CFE-CGC d’Orange, Stéphane Rozès avance une explication : la demande de protection sociale se mêle désormais à une aspiration à retrouver la maîtrise du destin national. Une lecture qui mérite d’être examinée et discutée.
Par la rédaction de HaBayta
La crise sociale occupe les conversations, les préoccupations quotidiennes, les inquiétudes pour l’avenir. Pourtant, selon Stéphane Rozès, elle peine à devenir une question politique d’ensemble. Le pouvoir d’achat, la santé, le travail ou l’école sont abordés séparément. Ce qui manque serait une représentation commune de la société que l’on veut construire.
C’est le paradoxe posé par le politologue dans son intervention du 12 octobre 2026 devant la CFE-CGC d’Orange : comment expliquer que la question sociale soit omniprésente dans les vies et si difficile à saisir dans le débat présidentiel ?
Son analyse invite à regarder au-delà de la comparaison des programmes. Pour comprendre un vote, soutient-il, il faut aussi comprendre ce que les électeurs attendent du pays auquel ils appartiennent.
La protection passe aussi par l’appartenance
Dans la lecture de Rozès, une partie des catégories populaires et des classes moyennes salariées fragilisées associe désormais sa vulnérabilité sociale à une perte de maîtrise collective. Qui décide des règles économiques ? Qui peut empêcher une fermeture d’usine, préserver un service public, garantir que le travail permette de vivre dignement ?
La nation devient alors le cadre dans lequel ces électeurs espèrent retrouver une capacité d’action.
C’est ainsi qu’il explique l’attraction exercée par le RN sur des salariés que son programme social ne suffirait pas, à lui seul, à convaincre. La promesse nationale donne une cohérence à la promesse de protection. Les frontières, la souveraineté, la continuité du pays et la sécurité quotidienne participent d’une même attente.
Comprendre ce mécanisme ne préjuge évidemment ni de l’efficacité des réponses proposées ni de leur mise en œuvre. Mais cela conduit à prendre au sérieux le sens que les électeurs donnent à leur choix, plutôt qu’à considérer qu’ils se tromperaient nécessairement sur leurs intérêts.
Le besoin d’un avenir commun
Pour éclairer cette évolution, Rozès mobilise la notion d’« imaginaire français », qu’il qualifie de « projectif et universaliste ».
Il désigne par là une manière de faire tenir ensemble des Français d’origines, de conditions et de convictions différentes autour d’un avenir à construire. Dans cette interprétation, le conflit politique contribue lui-même à la cohésion : on s’oppose sur ce que la France doit devenir parce que l’on se reconnaît encore un destin commun.
La difficulté survient lorsque cette projection se défait. Si les décisions paraissent prises ailleurs, si l’avenir semble fermé, si le progrès ne constitue plus une promesse crédible, la confrontation des projets perd une partie de son sens.
Rozès décrit alors un déplacement : avant de débattre du partage des richesses ou de l’organisation de la société, une partie des Français voudrait retrouver l’assurance qu’il existe encore un cadre commun capable de les protéger.
Cette hypothèse permet de comprendre pourquoi les enjeux sociaux et nationaux se trouvent si étroitement mêlés dans son analyse.
Ce qu’il appelle le « moment bonapartiste »
Le terme peut surprendre. Rozès l’emploie pour décrire une attente de pouvoir incarné, de lien direct entre un dirigeant et le peuple, de dépassement du clivage gauche-droite et de réaffirmation de l’indépendance nationale.
Il fait remonter la séquence actuelle au référendum européen de 2005. Dans son raisonnement, le sentiment d’un éloignement entre les institutions et la volonté populaire nourrit depuis lors la recherche d’une autorité capable de rétablir une prise sur les événements.
Il lit les trajectoires de Nicolas Sarkozy, d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen à travers cette attente, tout en distinguant leurs orientations. Il repère également dans la personnalisation du leadership de Jean-Luc Mélenchon une manifestation de cette demande de verticalité.
Ce rapprochement porte sur une forme de relation politique. Il ne suffit pas à rendre équivalents les projets concernés.
Deux manières de construire un peuple électoral
Dans ce cadre, Rozès oppose les stratégies de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon.
Il présente la première comme une tentative d’articuler protection sociale, souveraineté et rassemblement national. Il décrit chez le second une stratégie de mobilisation des groupes hostiles au système, s’appuyant sur la conflictualité politique et sociale.
Ces qualifications constituent des interprétations de l’auteur. Elles ouvrent des questions qui méritent discussion : quelle place chaque projet réserve-t-il au commun ? Comment articule-t-il les appartenances et la citoyenneté ? Quelle protection peut-il effectivement assurer ?
Le support de conférence ne permet pas, à lui seul, de mesurer le poids respectif de ces ressorts dans le vote. Il propose une grille de lecture, dont la portée devra être confrontée aux enquêtes et aux évolutions de la campagne.
Un défi pour le syndicalisme
Devant un public syndical, cette réflexion prend un relief particulier. Si les inquiétudes liées au travail se mêlent à un sentiment de dépossession politique, la défense des salariés rencontre aussi la question du pouvoir de décider.
Le salaire demeure essentiel. Mais comptent également la reconnaissance du métier, l’avenir de l’entreprise, la présence des services publics et la possibilité de transmettre à ses enfants une situation moins incertaine.
L’intérêt de l’analyse de Stéphane Rozès tient à cette invitation : écouter ensemble les attentes matérielles et le besoin d’appartenance. Pour les responsables politiques comme pour les syndicats, comprendre cette articulation pourrait être une condition pour retrouver ceux qui ne se sentent plus représentés.
Source : Stéphane Rozès, « La présidentielle de 2027 et la question sociale », canevas d’intervention devant la CFE-CGC d’Orange, Paris, 12 octobre 2026. Cet article présente et met en perspective le document transmis ; il ne constitue pas une transcription de l’intervention.
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