Un grand rabbin dont les fidèles s’endorment, un chauffard dont les passagers prient de toutes leurs forces : au ciel, le palmarès se renverse. Michel Deroover part d’un witz féroce pour interroger la kavana, la détresse — et cette différence essentielle entre une parole qui endort et une parole qui réveille.
Tous les fidèles priaient
Au ciel, on ne compte pas les livres : on compte les prières.
Le witz
David Choukroun est chauffeur d’autobus à la compagnie Eged, en Israël. C’est un très mauvais chauffeur. Un jour, il s’endort au volant et son bus tombe dans un ravin avec soixante passagers à bord. Personne n’en réchappe.
Au ciel, David s’attend au pire. À son grand étonnement, il est reçu avec tous les honneurs, et on l’installe même sur une marche du trône de Celui dont on ne prononce pas le Nom. Il faut dire qu’il est le cousin homonyme du grand rabbin d’Israël. « Ils me prennent pour lui », se dit-il. Il ne dit rien et profite de sa place.
Quelque temps plus tard, le grand rabbin David Choukroun meurt à son tour. Érudit, auteur de nombreux ouvrages, consulté par tous ses confrères, c’est une sommité. Il monte au ciel et s’attend aux honneurs dus à son rang. Mais on le reçoit comme un quidam.
Impressionné par le lieu, il ne dit d’abord rien. Puis il aperçoit son cousin assis sur les marches du trône. Il interpelle un responsable :
— Celui-là, c’est mon cousin, le plus mauvais chauffeur d’Israël. Il a tué soixante personnes dans un accident d’autobus. Qu’est-ce qu’il fait là ? Vous vous êtes sûrement trompés.
— Non, non, répond le responsable. Nous savons très bien qui il est, et cette place lui revient.
Et moi, le grand rabbin, l’érudit, l’auteur de tant de livres sur la gloire du Seigneur et de Sa création, je suis reçu comme n’importe qui ? Pourrait-on m’expliquer ?
— C’est très simple. Quand tu officiais à la synagogue, tous les fidèles dormaient. Quand il conduisait son autobus, tous les fidèles priaient.
Lecture traditionnelle
La chute repose sur un mot à deux sens : les « fidèles » sont à la fois les croyants de la synagogue et les passagers du bus. Mais la blague va plus loin qu’un jeu de mots. Elle reprend un vieux débat de la tradition juive, celui qui oppose le keva, la prière fixe et routinière, à la kavana, l’intention qui vient du cœur. Les Pirkei Avot mettent en garde : ne fais pas de ta prière une chose figée, fais-en une supplication. Et le Talmud le dit en une formule : Rahmana liba bai, « le Miséricordieux veut le cœur ».
Le grand rabbin a produit du savoir, des livres et des sermons : beaucoup de keva. Le chauffeur, sans le vouloir, a produit de la kavana pure. Dans son autobus, personne ne récitait machinalement. On criait vers le ciel, comme dans le psaume : « De la détresse, j’ai appelé Yah. » Le tribunal céleste ne mesure ni le rang ni le mérite. Il mesure ce qui monte vers lui.
L’homonymie sert de leurre. Tout le récit prépare une erreur sur la personne, ressort classique de la comédie. Le chauffeur s’en croit le bénéficiaire, le rabbin la victime. Or il n’y a aucune erreur. Le ciel sait parfaitement qui est qui, et c’est justement ce qui dérange.
Lecture psychanalytique
Les deux cousins portent le même nom et occupent deux positions opposées face à la dette. Le chauffeur se vit comme un imposteur : il croit occuper une place qui ne lui revient pas et se tait pour ne pas être démasqué. Le rabbin se vit comme un créancier : son rang, ses livres et sa réputation lui seraient dus. Le witz tranche contre celui qui croit savoir ce qu’il mérite.
Freud fait naître le sentiment religieux de la Hilflosigkeit, la détresse originaire du petit d’homme qui ne peut rien seul. Le sermon du rabbin, savant et rassurant, endort cette détresse. Le bus de Choukroun la réveille brutalement. On peut y entendre une vérité que Lacan formule à propos de l’angoisse : elle ne trompe pas. Ceux qui dormaient à la synagogue étaient protégés par le discours. Ceux qui priaient dans le bus n’avaient plus aucun discours où s’abriter.
Le praticien ne peut pas lire cette blague sans y penser. Une parole trop bien construite, trop sûre d’elle, peut endormir celui à qui elle s’adresse. Une parole qui bouscule, maladroite, parfois inquiétante, peut le faire parler en son nom propre. Le witz ne fait pas l’éloge du chauffard. Il se moque de l’érudition qui confond l’effet produit sur l’autre avec la gloire de celui qui parle.
Reste la cruauté de l’histoire : soixante morts, et une récompense. La blague ne s’en soucie pas, et c’est son humour noir. Comme le dit Freud dans « L’humour », le surmoi y console le moi en lui montrant que le monde, si menaçant soit-il, n’est qu’un jeu dont on peut rire.
Michel Deroover — Le Divan Juif
Publié initialement dans Le Divan Juif. Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur.



