À Trappes, après une attaque meurtrière, Emmanuel Macron évoque une « première fois » dans l’histoire du terrorisme raciste en France. Mais comment entendre ces mots sans se souvenir de Toulouse, des enfants Sandler, de Myriam Monsonego, de l’Hyper Cacher et de tant d’autres victimes ? Fundji Benedict interroge la responsabilité particulière de la parole présidentielle : celle d’un chef de l’État qui, en voulant nommer un tournant, risque d’effacer ceux qui l’ont précédé. Une réflexion sur la mémoire, la reconnaissance des victimes et le refus de toute hiérarchie des douleurs.
« Je reste troublé par l’inquiétant spectacle que donnent le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs. » Paul Ricœur ouvrait sur cette phrase, en 2000, La Mémoire, l’histoire, l’oubli, et ajoutait que l’idée d’une politique de la juste mémoire comptait parmi ses « thèmes civiques avoués ». Pendant qu’il préparait le livre, le philosophe s’était adjoint pour l’assistance éditoriale un étudiant de Sciences Po que lui avait présenté son biographe, François Dosse. L’étudiant s’appelait Emmanuel Macron. Un quart de siècle plus tard, ce même étudiant, devenu président de la République, a réuni dans une seule phrase, prononcée un seul soir à Trappes, le trop de mémoire et le trop d’oubli. Même Ricoeur n’aurait pas osé l’inventer.
Ce vendredi 23 octobre, un homme a tiré sur des passants de Trappes et de La Verrière. Pengo Bossio Wangi avait vingtsix ans, pratiquait le MMA et rêvait d’en faire son métier ; il est mort square Louis-Pergaud, sous les balles du tireur. Une enfant de douze ans a été hospitalisée, le corps criblé de huit impacts de balle. « Elle a le droit de vivre en France. » clame sa mère ; une phrase qui devrait suffire à la nation entière. Selon les premiers éléments de l’enquête, les victimes auraient été visées en raison de leur apparence ou de la religion. Ces victimes ont droit à tout, à leur nom, au deuil du pays, à la qualification exacte du crime qui les a frappées. Sur place, le président a pourtant déclaré que la France vivait « un tournant dans la vie de notre République et de notre nation », puisque ce serait « la première fois qu’il y a un acte terroriste planifié pour tuer nos compatriotes, nos enfants, en raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ».
Nos enfants. Arié Sandler avait cinq ans, son frère Gabriel trois, Myriam Monsonego huit. Le 19 mars 2012, à l’école Ozar Hatorah de Toulouse, un homme les a tués avec Jonathan Sandler, leur père, professeur dans l’établissement, avant d’envoyer les images à une chaîne de télévision. Il a poursuivi Myriam dans la cour, l’a rattrapée par les cheveux et l’a abattue ; tandis qu’elle se vidait de son sang, il lui a relevé la tête pour tirer encore. La définition présidentielle de vendredi soir décrit trait pour trait ce matin de mars, quatorze ans plus tôt : un acte terroriste planifié pour tuer des enfants en raison de leur religion. Dans les foyers juifs de France, les bougies de shabbat brûlaient déjà lorsque, à Trappes, le président prononça ces mots.
Dans la soirée, l’Élysée a précisé que le président visait « le premier attentat raciste sur le fondement de la couleur de peau ». Est venu ensuite un message soigneusement rédigé, où le chef de l’État disait vouloir « rappeler une vérité essentielle et éviter toute polémique » : des chrétiens avaient été frappés parce qu’ils étaient chrétiens, des juifs parce qu’ils étaient juifs, et « aucune douleur ne doit être hiérarchisée ». La faute pouvait tenir à l’émotion. La réparation, elle, a été calculée, chaque mot bien pesé ; elle en dit bien plus long sur lui que la faute elle-même. Or, dès la première phrase de son message, le président affirmait encore que le crime de Trappes « marque un tournant pour notre pays ».
À Trappes, Emmanuel Macron ne parlait pas en simple citoyen bouleversé par un crime effroyable. Il parlait en président de la République, depuis cette place que Claude Lefort disait « vide », parce que nul ne peut se l’approprier et que celui qui l’occupe pour un temps exerce une autorité au nom de tous. Affirmer qu’un crime se produit pour la première fois, c’est engager la manière dont la nation considère ceux qui l’ont précédé. Le 16 juillet 1995, au Vél’ d’Hiv, Jacques Chirac déclarait que la France, ce jour-là, « accomplissait l’irréparable », et ces quelques mots ont changé la manière dont la nation se raconte. Le 16 juillet 2017, au même endroit, Emmanuel Macron reprenait le flambeau : « c’est bien la France qui organisa la rafle puis la déportation », disait-il, avant de promettre que la République ne céderait rien à l’antisionisme, « forme réinventée de l’antisémitisme ». Ce jour-là, le président avait aussi prononcé les noms d’Ilan Halimi, des enfants Sandler, de Myriam Monsonego et des quatre morts de l’Hyper Cacher. Des enfants du Vél’ d’Hiv, il avait dit qu’ils n’étaient pas seulement ceux des familles juives, mais aussi les nôtres. Il avait également nommé Brahim Bouarram et le père Jacques Hamel, assassinés en raison de leur appartenance. Neuf ans plus tard, à Trappes, c’est en parlant de « nos enfants » qu’il décrète la première fois de ce qui s’est produit tant de fois. La parole présidentielle ne se heurte plus seulement à la mémoire des Juifs de France. Elle se heurte à sa propre mémoire.
Après avoir rappelé que des Juifs avaient été assassinés parce qu’ils étaient juifs, et des chrétiens parce qu’ils étaient chrétiens, il explique vouloir « éviter toute polémique » et souhaite que « rien, ce soir, ne vienne ajouter à la peine des familles ». La protestation des Juifs de France n’avait pourtant rien d’une querelle autour du deuil de Trappes. Le président avait lui-même provoqué cette indignation en parlant d’une « première fois », et voici qu’au nom du recueillement des familles, ceux qui lui rappelaient les enfants de Toulouse risquaient désormais de passer pour les auteurs d’une polémique dont ils n’avaient pourtant été que les premiers à dénoncer la cause.
Depuis les attentats de 2015, la protection de nombreuses écoles juives fait partie du paysage français : militaires en faction, blocs de béton, portes renforcées et contrôles à l’entrée des établissements. Protéger les enfants sur le chemin de l’école était autant nécessaire que scandaleux pour la République car ce dispositif sécuritaire est devenu, au fil des années, une organisation presque permanente de l’existence juive en France, suffisamment familière pour que l’on aille jusqu’à oublier ce qu’elle révèle.
Le 14 décembre 1973, quatre personnes mouraient dans l’attentat contre le consulat d’Algérie de Marseille, revendiqué par le club Charles-Martel, groupuscule d’extrême droite violemment anti-arabe. Le 31 mai 2025, Hichem Miraoui, coiffeur tunisien de quarante-cinq ans, était assassiné à Puget-sur-Argens ; son meurtrier présumé allait être mis en examen pour assassinat en relation avec une entreprise terroriste, dans un contexte de propagande raciste. Personne ne confondra ces deux crimes, leurs circonstances ou leurs auteurs. Mais à force de préciser ce que le président entendait par « première fois », nous en voici presque à passer les morts en revue, à rechercher ce que leurs assassins haïssaient en eux, leur origine, leur religion, la couleur de leur peau, pour décider lesquels doivent compter dans l’histoire française de la violence raciste. Un nuancier des victimes, auquel il faudrait ajouter une nouvelle nuance pour que les mots prononcés à Trappes puissent faire sens.
En juillet 2017, Emmanuel Macron avait lui-même prononcé les noms des enfants de Toulouse et des quatre morts de l’Hyper Cacher. Les familles n’avaient aucune raison d’imaginer qu’il faudrait, un jour, rappeler au même président que leurs proches avaient été assassinés parce qu’ils étaient juifs. Les Juifs de France n’attendent pas du chef de l’État qu’il hiérarchise les douleurs à leur profit. Ils attendent seulement que leur mort ne serve plus de toile de fond au tournant des autres.



