À Trappes, la justice envisage immédiatement la circonstance aggravante raciste. Et elle a raison. Mais pourquoi cette même évidence procédurale semble-t-elle si difficile à admettre lorsque la victime est juive ? D’Ilan Halimi à Sarah Halimi, une question demeure : la République applique-t-elle avec la même diligence à l’antisémitisme les principes qu’elle invoque contre tous les autres racismes ?
À Trappes et à La Verrière, ce vendredi 23 octobre, un homme a ouvert le feu sur des passants, provoquant la mort d’une personne et faisant plusieurs blessés. Le Parquet national antiterroriste s’est saisi de l’affaire et a ouvert une enquête visant notamment des faits commis en relation avec une entreprise terroriste, avec la circonstance aggravante liée à l’appartenance vraie ou supposée des victimes à une prétendue race, une ethnie, une nation ou une religion déterminée.
Je veux le dire sans détour : cette diligence est légitime. Lorsque les circonstances d’un crime font soupçonner un mobile raciste, il est indispensable que la justice l’envisage d’emblée, qu’elle l’examine et qu’elle réunisse les preuves qui permettront de le confirmer ou de l’écarter. C’est ainsi que doit fonctionner l’enquête. La qualification initiale n’est pas une condamnation ; c’est une hypothèse juridique soumise à vérification.
Mais alors, pourquoi cette évidence paraît-elle si souvent se dissiper lorsque la victime est juive ? Pourquoi ce que l’on accepte immédiatement comme hypothèse d’enquête dans certaines affaires devient-il, dans d’autres, une qualification qu’il faudrait presque arracher à l’institution judiciaire ? Pourquoi tant d’hésitations à prononcer ce mot : antisémite ?
La question n’est pas nouvelle. Je l’avais déjà posée dans une tribune publiée le 12 avril dernier : « Pour lutter contre l’antisémitisme, au diable les lois : le vrai champ de bataille, c’est la qualification. » Je n’y dénonçais pas l’insuffisance des textes. Je dénonçais le fossé entre la solennité de nos proclamations et la difficulté, parfois, à nommer les faits pour ce qu’ils sont.
L’affaire Sarah Halimi demeure emblématique. Assassinée en avril 2017, elle a d’abord vu le mobile antisémite écarté des qualifications initiales. Il a fallu l’insistance des proches, des avocats et du parquet, puis plusieurs mois de procédure, pour que cette dimension soit judiciairement reconnue. Ce long chemin ne s’efface pas sous prétexte que la qualification a finalement été retenue : le retard lui-même dit quelque chose de notre rapport à l’antisémitisme.
L’affaire Ilan Halimi avait déjà marqué les consciences et nourri, elle aussi, de vives discussions sur la façon de reconnaître la haine antisémite. Il faut distinguer les circonstances propres à chaque dossier ; il serait absurde de prétendre que toutes les enquêtes sont identiques. Mais la répétition de ces controverses nourrit une interrogation que l’on ne peut balayer d’un revers de main.
Car il existe une différence capitale entre deux exigences : prouver, pour condamner, que le crime a été commis en raison de l’identité de la victime ; et accepter, pour enquêter, que cette identité ait pu motiver le crime. La première relève de la démonstration judiciaire. La seconde de la lucidité élémentaire. Confondre les deux revient à transformer la prudence pénale en obstacle à la recherche de la vérité.
Lorsque la victime est noire, maghrébine ou musulmane, je souhaite que le mobile raciste soit exploré sans délai chaque fois que les faits le justifient. Mais je demande exactement la même chose lorsqu’elle est juive. Ni davantage ni moins. Il ne s’agit pas d’établir une concurrence entre souffrances, encore moins de contester aux autres victimes leur droit à une justice attentive. Il s’agit d’une seule et même exigence républicaine : ne pas hiérarchiser les victimes dans les réflexes de l’enquête.
On invoquera la complexité des dossiers, la nécessité de ne pas préjuger des faits, les indices parfois contradictoires. Ces arguments ont leur valeur. Ils doivent s’appliquer à tous, avec la même constance. Ce qui n’est pas acceptable, c’est que le soupçon de racisme puisse être considéré comme une précaution normale dans une affaire, mais comme une conclusion prématurée dans une autre, au seul motif que l’on parle d’antisémitisme.
La France ne manque ni de lois, ni de discours, ni de cérémonies pour proclamer son attachement à la lutte contre l’antisémitisme. Mais aucune proclamation ne compensera un défaut de vigilance au premier moment décisif : celui où l’on décide ce qu’il faut rechercher, ce qu’il faut vérifier et ce que l’on accepte de nommer.
Et voici que s’ajoute, le jour même de Trappes, un autre contraste, cette fois au sommet de l’État.
Emmanuel Macron a annoncé son déplacement à Trappes, auprès des habitants, des élus et des secours. C’est un geste de solidarité que je ne conteste pas : le président de la République a raison de vouloir témoigner ainsi sa proximité avec les victimes d’un crime aussi effroyable.
Mais où était cette même présence présidentielle le 12 novembre 2023, lorsque des dizaines de milliers de Français défilaient contre la montée de l’antisémitisme ? Emmanuel Macron n’avait pas participé à cette grande marche. Comment ne pas s’interroger sur la portée symbolique de ces deux décisions ? La compassion présidentielle ne devrait pas donner le sentiment d’être plus spontanée face à certains racismes que face à la haine des Juifs.
On me répondra qu’un président peut condamner l’antisémitisme et agir contre lui sans participer à une manifestation. C’est vrai. Mais le symbole compte, surtout lorsque des citoyens juifs attendent de la République non seulement des mots, mais une présence visible. Ce n’est pas son déplacement à Trappes qui appelle une critique : c’est l’absence d’un geste comparable, lors de cette mobilisation nationale contre l’antisémitisme, qui demande une explication.
Je ne demande pas que chaque agression contre un Juif soit automatiquement qualifiée d’antisémite. Je demande qu’on n’écarte pas prématurément cette hypothèse lorsqu’elle est sérieusement envisageable. Je ne demande pas une justice d’exception. Je demande la même justice, avec la même promptitude, les mêmes questions et le même courage de regarder les faits.
Trappes nous rappelle ce que devrait être un réflexe judiciaire sain : envisager la haine raciale dès lors que des indices peuvent la laisser soupçonner, sans préjuger de la conclusion. Il serait temps que ce réflexe ne s’arrête pas aux portes de l’antisémitisme.
La République sait nommer le racisme. Qu’elle sache, avec la même diligence, nommer l’antisémitisme. Car la véritable égalité ne se mesure pas seulement à la sévérité des peines : elle commence dans les hypothèses que la justice accepte d’examiner.
Pourquoi est-ce encore si difficile lorsque la victime est juive ? Oui, pourquoi ?
Richard C. Abitbol
Référence : Richard C. Abitbol, « Pour lutter contre l’antisémitisme, au diable les lois : le vrai champ de bataille, c’est la qualification », Tribune Juive, 12 avril 2026.
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Vous vous trompez completement en invoquant la judeité de Mme Halimi , c est l origine ethnique du tueur qui occasionne l escamotage du proces par le systeme .
si son assassin avait ete un français de souche , je vous garantit que les trompettes de la lutte contre l antisemitisme auraient ete embouchées avec gourmandise par la maçronie et la gauche mediatique , et qu un proces retentissant aurait eu lieu .
Le systeme frančais n est pas du tout interressé a l incrimination des islamistes , c est le coeur de la desinformation tricolore .