Un an après son alyah avec son fils, Joanne Sarah Ankri retrouve, dans la paracha Le’h le’ha, l’écho de son propre cheminement. Quitter, revenir, appartenir, transmettre : une réflexion personnelle sur l’identité hébraïque, entre la traversée d’une génération et l’enracinement de celles qui suivront.
Il est des coïncidences qui nous arrêtent et nous donnent à penser.
Ma sœur me fait remarquer cette semaine une étrange convergence d’événements.
Ma chronique « Octobre, le déplacement », consacrée à mon alyah et à cette singulière condition d’appartenir à deux pays, paraît dans le magazine numérique HaBayta, « vers la maison » ou bien « à la maison ».
Ce Chabbat 24 octobre, nous avons lu Le’h le’ha. Et ce Chabbat marquait le premier anniversaire de notre alyah, mon fils et moi.
Le déplacement. Le retour à la maison. L’appel au départ.
Je m’arrête sur cette rencontre de circonstances.
לֶךְ־לְךָ מֵאַרְצְךָ וּמִמּוֹלַדְתְּךָ וּמִבֵּית אָבִיךָ אֶל־הָאָרֶץ אֲשֶׁר אַרְאֶךָּ
« Va pour toi, hors de ton pays, de ton lieu de naissance et de la maison de ton père, vers le pays que je te montrerai. » (Genèse 12, 1)
Quitter son pays, sa terre natale, la maison de son père. Trois arrachements successifs. Trois cercles d’appartenance dont Avraham est appelé à se détacher.
La tradition voit dans ce départ l’une des dix épreuves d’Avraham.
Mais quelle est au juste cette épreuve ? Quitter un territoire ? Ou se déprendre de ce qui nous a constitués ?
À l’âge adulte, on ne fait pas son alyah comme on tourne une page blanche. On arrive chargé de tout un monde. Une langue, une culture, une mémoire, des paysages intérieurs. On peut changer de pays. Peut-on changer de regard ?
Je vis en Israël. J’y travaille, j’y élève mon fils, j’y construis notre avenir. Je veux appartenir pleinement à cette société. Mais la France demeure en moi, dans ma langue, mes lectures, mes références et ma sensibilité.
Faudrait-il s’en défaire pour devenir véritablement israélienne ?
Parfois, jusque dans l’idée de refaire sa vie, la question ressurgit. Épouser un Israélien, entrer plus intimement dans la langue, la culture, la famille… le tempo intérieur d’une société ? Ou partager avec un francophone cette mémoire culturelle, intime, dont il n’y aurait pas à traduire chaque nuance ?
Je me surprends à poser la question en ces termes. Comme s’il fallait choisir entre deux fidélités.
Mais Avraham lui-même, une fois arrivé en Canaan, ne cesse pas de voyager. La famine le conduit bientôt en Égypte. La terre promise n’est pas la fin du mouvement.
Et voici qu’un autre mot me retient : Ivri. L’Hébreu. Avraham l’Hébreu.
La tradition rapproche ce nom de la racine avar, traverser, passer de l’autre côté.
L’Hébreu serait donc celui qui passe. Celui qui vient d’ailleurs. Celui qui traverse. Semi-nomade, des stations du désert jusqu’aux grandes capitales du monde.
Alors, qu’est-ce que s’enraciner pour un être dont l’identité même évoque la traversée ?
Comment faire d’une terre sa demeure sans cesser d’être celui qui passe ?
Mon fils et moi avons fait le même voyage. Mais nous n’avons pas quitté la même France, ni rejoint exactement le même Israël. Pour lui, ce pays deviendra une évidence. Pour moi, il demeure une découverte – l’objet d’un regard étonné, un apprentissage, une conquête quotidienne.
L’identité hébraïque : habiter l’espace, traverser le temps
Et ma pensée m’entraîne plus loin.
Si l’Hébreu est l’homme du passage, ne faut-il pas penser son identité au-delà de la seule géographie ?
Car il ne traverse pas seulement les terres. Il traverse les siècles. Il porte une mémoire qui déborde sa propre existence. L’Égypte, le Sinaï, l’exil, les exils, Jérusalem, le retour : autant de lieux, autant de temps qui continuent d’habiter son présent. Ainsi que nous les remémorons la nuit du Seder de Pessa’h.
L’espace devient mémoire vivante au présent, véhicule de traditions anciennes autant que de plats cuisinés !
Le temps devient histoires et Histoire. Mais à travers les siècles se transmet une promesse qui les dépasse. L’existence juive s’inscrit dans l’Histoire, tout en demeurant tendue vers un au-delà de l’Histoire.
N’y aurait-il pas là une dimension cosmologique de l’identité hébraïque ?
Une manière singulière d’habiter le monde comme totalité, où l’espace, le temps et l’histoire s’entrelacent jusque dans les gestes les plus ordinaires de l’existence ?
L’Hébreu appartient à une terre, à un peuple, à une histoire particulière autant qu’il les traverse. Il est là et l’ailleurs. Et s’y maintient. Mais cette histoire porte une promesse qui la dépasse.
« En toi seront bénies toutes les familles de la terre », dit Dieu à Abraham.
L’aspiration messianique du judaïsme m’apparaît alors comme étant à l’image de l’identité hébraïque : tissée des lieux, des temps et des histoires que nous portons en nous. Notre espérance nous ressemble. Elle appartient à notre histoire singulière, mais en déborde les frontières pour embrasser le devenir de l’humanité.
Je reviens à Le’h le’ha.
À cet homme hébreu, appelé à quitter sa maison pour une terre qu’il ne connaît pas encore.
Va vers toi. Avraham est l’homme du passage. Celui qui traverse d’une rive à l’autre.
Alors que son fils Isaac creusera des puits sur la terre. Il naîtra et mourra en terre d’Israël.
Je suis à mon tour la génération du passage, mon fils celle de l’enracinement, et ses enfants seront la génération de la fertilité. Il faudra bien trois générations, comme trois années, avant de goûter aux fruits de la terre…
D’ici là, qu’est-ce qu’on se sent bien « à la maison » !
Joanne Sarah Ankri
Écrivain
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