Un fils perdu de vue téléphone à sa mère pour annoncer qu’il revient pour Pessah. À chaque nouvelle, il pose la même question, et à chaque fois elle répond la même chose. C’est précisément ce qui devrait l’inquiéter.
La blague
David a quitté New York il y a des années. Il ne trouvait pas de sens à sa vie, alors il s’est engagé dans l’humanitaire et il est parti travailler en Afrique. Depuis, plus de nouvelles. Pas une lettre, pas un coup de fil.
Et puis un jour, à l’approche de Pessah, il appelle ses parents. Il voudrait venir leur rendre visite. C’est sa mère qui décroche.
— Mais bien sûr, mon fils, tu es le bienvenu.
— Tu n’es pas fâchée ?
— Fâchée ? Pas du tout. Je suis tellement contente de te revoir.
— Il faut quand même que je te dise : entre-temps, je me suis marié. Tu n’es pas fâchée ?
Un silence. Elle avale presque de travers.
— Mais non, mon fils, mais non. Viens, viens.
Rassuré, il continue :
— Il faut aussi que je te dise qu’elle est noire. Tu n’es pas fâchée ?
— Non, non, mon fils. Viens, viens.
— Et puis il faut aussi que je te dise qu’elle a quatre enfants d’un premier mariage, et qu’ils viendront tous avec nous. Tu n’es pas fâchée ?
— Non, non, mon fils. Viens.
— Comme je suis content que tu ne sois pas fâchée. Mais comment on va faire pour loger tout le monde ?
— C’est très simple. Les enfants dormiront dans ta chambre. Toi et ta femme, vous prendrez notre lit. Papa dormira sur le canapé du salon.
— Merci, maman, c’est tellement gentil. J’avais si peur que tu sois fâchée.
Et tout à coup, il se rend compte qu’elle n’a pas parlé d’elle.
— Mais toi, maman, où est-ce que tu vas dormir ?
— Ne t’inquiète pas, mon fils. Je raccroche et je me jette par la fenêtre.
Lecture traditionnelle
La blague se déroule au seuil de Pessah, et ce n’est pas un détail de décor. Le soir du Seder, on ouvre la lecture de la Haggada en levant le pain azyme : Ha lahma anya, « voici le pain de misère que nos pères ont mangé en Égypte. Que quiconque a faim vienne et mange. » Toute la soirée est placée sous le signe de l’hospitalité inconditionnelle. La mère de David récite, à sa manière, ce texte-là au téléphone : viens, viens. Elle accueille tout le monde, l’épouse, les enfants, l’étranger, exactement comme la Haggada le demande. Seulement la Haggada n’avait pas prévu de chambre pour la maîtresse de maison.
Le chiffre lui-même n’est pas innocent. La Haggada connaît quatre enfants : le sage, le méchant, le simple et celui qui ne sait pas poser de question. David en ramène quatre d’un coup, qui ne sont pas les siens, et il se range lui-même, sans le savoir, dans la quatrième catégorie. Pendant toute la conversation, il ne pose qu’une seule question, « tu n’es pas fâchée ? », et il la pose de telle sorte que la réponse soit forcément non. La vraie question, « et toi, où vas-tu dormir ? », ne lui vient qu’à la fin, trop tard. Au Seder, c’est au père d’ouvrir la bouche de celui qui ne sait pas demander. Ici, le père est relégué sur le canapé, et c’est la mère qui répond, avec une franchise qui n’a plus rien de pédagogique.
Le mariage avec une femme noire a, lui aussi, son précédent biblique, et il n’est pas défavorable à David. Au livre des Nombres (12, 1-15), Myriam et Aaron médisent de Moïse « au sujet de la femme couchite qu’il avait épousée ». C’est Myriam qui est frappée de lèpre et doit rester sept jours hors du camp. La tradition donne tort à celle qui proteste contre l’épouse étrangère, et elle range parmi ses grandes figures Ruth la Moabite, ancêtre du roi David, qui n’était pas non plus une fille de la famille. La mère de la blague l’a peut-être compris : elle ne proteste pas. Elle a choisi une autre voie, plus redoutable que la médisance.
Car le personnage est bien connu : c’est la yiddishe mame, dont l’arme n’est jamais le reproche direct, mais le sacrifice. Elle ne dit pas « je suis fâchée », elle dit « je vais mourir ». Le Talmud enseigne que l’hospitalité, hakhnassat orhim, est plus grande que l’accueil de la Présence divine (Shabbat 127a). Il ne précise pas qu’il faille, pour la pratiquer, se défenestrer. La blague pousse la mitsva jusqu’à l’absurde pour en montrer l’envers : quand on donne tout, il ne reste plus que la dette de celui qui reçoit.
Lecture psychanalytique
Toute la blague est un exercice sur ce que Freud a appelé la dénégation. Dans son court texte de 1925, Die Verneinung, il rapporte la phrase d’un patient : « Vous demandez qui peut être cette personne dans mon rêve. Ma mère, ce n’est pas elle. » Et Freud de conclure : c’est donc elle. La négation permet de dire ce qui est refoulé tout en continuant à ne pas le reconnaître. « Non, non, mon fils, je ne suis pas fâchée » obéit à la même grammaire. À chaque répétition, le « non » s’use un peu plus, et le silence où elle avale de travers en dit plus long que toutes les réponses.
Mais le fils participe pleinement à ce montage. Sa question, « tu n’es pas fâchée ? », est construite pour obtenir un non. Il ne demande pas « qu’est-ce que tu en penses ? », il demande une absolution, puis encore une, puis encore une. Il empile les nouvelles comme on empile des aveux, et il se contente chaque fois d’un acquittement verbal. On pourrait dire que les deux protagonistes s’entendent parfaitement pour ne rien entendre : elle ne dit pas sa colère, il ne demande pas à la connaître. C’est un pacte de dénégation à deux voix, et la conversation pourrait durer indéfiniment si la question du lit ne venait pas tout faire basculer.
Car la chute ne surgit pas d’une révélation, elle surgit d’une place manquante. La mère organise tout : la chambre, le lit, le canapé. Dans ce plan de table nocturne, chacun est casé, sauf elle. C’est là que Lacan nous aide : le sujet se repère moins à ce qu’il dit qu’à la place d’où il parle. Elle s’est effacée du dispositif qu’elle vient de construire, et c’est ce trou, enfin aperçu par le fils, qui fait parler l’inconscient. Ce que tous les « non » retenaient sort d’un coup, sous la forme la plus spectaculaire possible. Le retour du refoulé ne revient pas en douceur, il passe par la fenêtre.
Il faut toutefois entendre ce qui fait rire, et ce qui ne devrait pas faire rire. On rit parce que l’économie de la scène est d’une précision parfaite : à force d’avoir retenu son affect, elle le décharge d’un seul coup, et Freud rappelle que le plaisir du mot d’esprit tient justement à cette dépense d’inhibition épargnée. On rit aussi parce que la menace est trop grosse pour être prise à la lettre : c’est une parole, pas un acte. Le clinicien, lui, sait que ce genre de phrase s’entend aussi dans les consultations, et qu’elle n’est pas toujours une figure de style. La blague le sait peut-être. Elle place la menace dans la bouche d’une mère qui, depuis des années, n’a pas eu de nouvelles de son fils. Le chantage affectif est la dernière forme que prend un amour qui n’a pas trouvé d’autre façon de se faire entendre.
Reste ce que la blague ne dit pas, et qu’il vaut la peine de souligner. La cible du rire n’est ni l’épouse, ni ses enfants. Elle n’apparaît jamais, elle ne dit pas un mot ; la blague ne se moque pas d’elle. Ce qui est tourné en dérision, c’est la mère qui ne parvient pas à dire non à son fils, et le fils qui ne parvient pas à entendre ce que sa mère ne dit pas. Pessah célèbre la sortie d’Égypte, Mitsraïm, que la tradition rapproche des metsarim, les lieux étroits. David a cru sortir en partant pour l’Afrique. Il découvre, au téléphone, que le lieu le plus étroit de tous n’est pas un pays. C’est une conversation avec sa mère.



