À la tribune de l’ONU, Emmanuel Macron affirme qu’« une vie égale une vie ». Mais le Hamas n’apparaît qu’une fois dans son discours, pour cette phrase : « Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. » Deux jours plus tôt, Netanel Shukrun, Franco-Israélien et père de six enfants, avait été assassiné en Judée-Samarie. Fundji Benedict part d’une faute de français pour interroger ce que les mots diplomatiques disent — et les noms qu’ils taisent.
Une faute de français
À la tribune de l’ONU, Emmanuel Macron n’a nommé le Hamas qu’une fois, pour affirmer qu’il n’avait jamais sévi en « Cisjordanie ». Il n’a pas prononcé le nom de Netanel Shukrun.
« Aucun double standard, une vie égale une vie. »
Cette formule, Emmanuel Macron l’a prononcée le mardi 22 septembre devant l’Assemblée générale des Nations unies pour sa dernière intervention à cette tribune de son mandat. Le soir même, nous pouvions la relire sur le site de l’Élysée accompagnée de la mention d’usage : seul le prononcé fait foi.
Dnipro et El Fasher, Gaza et Bukavu, les Libanais chassés de leurs villages du Sud, les Ukrainiens à l’approche de l’hiver, le Hezbollah : à travers ces exemples, le président a rappelé que le droit des conflits armés encadre la guerre afin que l’ennemi ne perde jamais sa qualité d’être humain. À ceci près que le mot Hamas n’a été cité qu’une fois, pour affirmer que le mouvement n’a jamais sévi en « Cisjordanie ». Rien, dans ce passage, sur le 7 octobre, sur les otages ou sur un civil israélien tué. Le nom de Netanel Shukrun, citoyen français assassiné deux jours plus tôt en Judée Samarie par un terroriste palestinien, n’y figure pas.
Le dimanche 20 septembre, veille de Yom Kippour, Netanel Shukrun était descendu avec son fils Yoav, élève de seconde, à la source d’Ein Raya, près de Neve Tzuf. Les hommes du Binyamin viennent s’y immerger avant Kippour pour aborder purifiés le jour du jugement : l’eau, le corps et le lieu inscrivent les dernières heures de cet homme dans le temps rituel qui précède le jour le plus solennel du calendrier juif.
Ils venaient de remonter en voiture lorsque Netanel Shukrun, assis à l’arrière, vit l’homme armé et cria à son fils de sortir du véhicule et de courir. Yoav eut le temps de voir le tireur faire feu sur son père. Puis il courut, l’homme le prit en chasse, et cette poursuite détourna l’arme des familles restées au bord de l’eau. Netanel Shukrun était père de six enfants. Son grand-père, rabbin en Algérie, avait été assassiné sur les marches d’une synagogue quelque soixante-dix ans auparavant. Le tireur, Qadri Samara, aurait repéré les lieux la veille en sachant que des Juifs viendraient s’y baigner avant la fête ; les autorités israéliennes le présentent comme un membre du Hamas. Le jour même, le Hamas saluait l’attentat dans un communiqué, sans toutefois le revendiquer.
Après avoir jugé honteuse la situation à Gaza, Emmanuel Macron invite l’Assemblée à regarder « la Cisjordanie » : « des violations se commettent chaque jour et au nom de quoi ? Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. » Son raisonnement est clair : l’ennemi combattu à Gaza n’ayant jamais sévi dans ce territoire, il ne saurait justifier les violations que le président vient de dénoncer. Son entourage a ensuite expliqué que le verbe employé devait être compris au sens de « diriger », jugeant indigne toute polémique accusant la France d’oublier les attentats commis en Judée Samarie, tandis qu’une source diplomatique invoquait une erreur de traduction. En réalité, le problème est plus simple : en français, sévir ne veut pas dire diriger mais exercer une répression rigoureuse ou, par extension, faire des ravages.
Admettons pour un temps la version corrigée. Même le verbe « gouverner » achoppe devant l’histoire. En janvier 2006, le Hamas remporta soixante-quatorze des cent trente-deux sièges du Conseil législatif palestinien, circonscriptions cisjordaniennes comprises, puis forma le gouvernement de l’Autorité palestinienne jusqu’à la rupture de juin 2007. Il n’a donc jamais exercé, sur la Judée Samarie, un quelconque contrôle territorial qu’il imposera ensuite à Gaza.
Gouverner un territoire, s’y implanter et y conduire des opérations sont pourtant des réalités distinctes. Les explications données par le Quai d’Orsay le montrent implicitement : interrogé sur la présence active du groupe terroriste en Judée Samarie, le porte-parole répond d’abord que le mouvement n’y a jamais gouverné ; relancé sur la question précise de son implantation, il refuse de livrer une analyse sécuritaire et s’en tient à sa première réponse. C’est toute l’ambiguïté stratégique de la diplomatie française qui éclate au grand jour. Le Hamas est implanté en Judée Samarie depuis 1987 : en juin 2014, une cellule d’Hébron a enlevé et assassiné Gil-Ad Shaer, Naftali Fraenkel et Eyal Yifrah, et, dix ans plus tard, il revendiquait une double attaque à la voiture piégée. La rectification sémantique du Quai d’Orsay, ou disons plutôt « le plaidoyer rétroactif », aurait pour objectif d’empêcher l’exécutif israélien de légitimer, pour raisons sécuritaires, l’expansion des implantations.
En 2025, depuis la même tribune, Emmanuel Macron reconnaissait l’État de Palestine. La Déclaration de New York, portée par Paris et Riyad, avait défini le cadre institutionnel : One State, One Government, One Law, One Gun. Cette formule possède une logique presque wébérienne. La position contradictoire de la diplomatie française est apparue lors de la réunion consacrée à la mise en œuvre de la solution à deux États, organisée l’après-midi même du 22 septembre, à laquelle Emmanuel Macron participait. Les Palestiniens sont en effet appelés aux urnes, le 28 novembre, pour les premières élections législatives depuis vingt ans. Déterminer qui, en Judée Samarie, détient des armes hors du monopole étatique est la condition sine qua non de ce scrutin électoral que Paris continue à soutenir car la France pense la Judée Samarie comme le territoire de l’Autorité palestinienne, et non comme un second théâtre d’opérations du Hamas. Or, l’anthropologie politique des territoires palestiniens montre à quel point ce monopole est fracturé par la coexistence concurrentielle d’armes échappant au contrôle de l’Autorité palestinienne, tant à Gaza qu’en Judée Samarie. Faut-il mentionner que la diplomatie française est consciente de promouvoir, depuis plus d’un an, une fiction institutionnelle ? À partir de là, on comprend enfin que le silence sur Netanel Shukrun n’est plus un oubli dans un discours dense qui courait de l’Ukraine à l’intelligence artificielle.
Judith Butler a montré dans Ce qui fait une vie, qu’une vie ne devient digne d’être pleurée qu’à l’intérieur de cadres qui la précèdent. Le discours présidentiel du 22 septembre est un cadre où Dnipro et El Fasher sont nommés comme lieux de martyre, où les Libanais apparaissent comme des déplacés, les Palestiniens comme un peuple dont les droits sont bafoués. Et Israël ? L’État juif n’y apparaît que sous la forme d’une sécurité à laquelle la France se dit attachée, sans qu’un seul citoyen israélien y soit nommé. La Judée Samarie entre dans le discours par les violations commises contre les Palestiniens.
Le communiqué du Quai d’Orsay condamne dans un premier temps l’attaque terroriste qui a coûté la vie à « un Israélien », sans le nommer. Quatre jours plus tard, son porte-parole confirme que la victime possédait aussi la nationalité française, et précise que le ministère l’ignorait au moment de son premier communiqué. Si ce fait ne permet pas d’interpréter avec certitude ce silence initial en choix délibéré entre les deux appartenances, il n’oblitère pas la temporalité. Quatre jours après sa mort, la victime est nommée et reconnue par l’État français comme l’un de ses ressortissants. Péniblement. Un État parle sur la scène diplomatique par le moment où il nomme ses morts. Quatre jours. C’est un fait ; nul besoin d’y chercher une intention.
La protection que la République doit à ses ressortissants ne varie pas selon l’endroit où ils se trouvent. Ce que j’ai appelé ailleurs l’antisémitisme d’État par omission ne suppose pas qu’une intention antisémite commande chaque décision, aussi tardive soit-elle. Ce concept que j’ai forgé désigne en réalité l’accumulation des silences, des lenteurs, des non-décisions : une hiérarchie silencieuse des morts au détriment des Juifs. L’État français a tardé à voir et c’est peut-être ici un cas d’école.
Le discours est en ligne sur le site de l’Élysée. Y manque le nom de ce franco-israélien dont le dernier geste de père, la veille de Kippour, au bord d’une source de Judée Samarie, fut de crier à son fils de courir.
Il s’appelait Netanel Shukrun.


