Un vendredi matin presque ordinaire, entre un cours de physique sur Zoom et quelques courses pour Shabbat. Puis un appel. Ron, 23 ans, le frère de l’un des meilleurs amis de son fils, a été tué dans l’attentat du matin. Yaël Bensimhoun raconte l’instant où le quotidien bascule — et cette jeunesse israélienne qui, depuis le 7 octobre, apprend trop tôt le deuil, la fidélité et le courage.
Il manque quelques courses avant Shabbat, mais mon plus jeune fils est occupé. Il suit un cours de physique sur Zoom. Alors je descends au supermarché, juste en bas de chez moi.
À peine ai-je eu le temps de déposer quelques fruits, des tomates et des œufs dans mon chariot et de soupeser avec envie un beau melon que mon téléphone sonne.
C’est Yehonatan, mon fils, que j’ai laissé quelques minutes plus tôt, absorbé devant sa table de travail.
— Oui, mon fils, qu’est-ce qu’il y a ?
Pour toute réponse, des sanglots dans le combiné.
— Maman… Ron, le frère de David, est mort. Il a été tué dans l’attentat de ce matin.
Le melon roule et retourne auprès des siens.
Les larmes me montent instantanément aux yeux.
— Qui ? Ron ? Le frère de David ? David ? Notre David ?
La question est stupide, insensée.
David, c’est l’un des deux meilleurs amis de mon fils. Ils se sont connus à 14 ans, sur les bancs d’un internat, ont passé leur bac ensemble, puis fait l’armée. Tout comme le frère de David, d’un an son cadet.
La semaine dernière encore, nous célébrions ensemble le mariage de mon fils aîné. Les photos sur le réfrigérateur en témoignent.
Ma tête tourne tandis que je prends douloureusement conscience des mots que je viens d’entendre.
J’abrège mes courses et rentre aussitôt à la maison.
Yehonatan est là, devant la porte, déjà prêt à rejoindre son ami pour le serrer dans ses bras.
Mais avant de partir, il s’effondre dans les miens.
— Maman, c’est pas possible…
Exactement les mêmes mots. La même phrase que celle qu’il avait prononcée lorsque ses camarades d’armes avaient été tués, le 7 octobre, dans sa base.
En guise de réponse, je le serre un peu plus fort, puis lui tends simplement les clés de ma voiture.
— Tous les copains de l’internat arrivent, ajoute-t-il avant de s’engouffrer rapidement dans l’ascenseur.
La porte de fer se referme et j’imagine ces anciens adolescents insouciants qui fréquentaient ma maison, aujourd’hui dispersés aux quatre coins d’Israël, accourant, toutes affaires cessantes, pour rejoindre leur ami éprouvé.
Par “chance” , la famille endeuillée habite Ashkelon, comme nous. Yehonatan n’aura donc pas à conduire longtemps avec le brouillard devant les yeux.
Je reste un instant à regarder les photos du mariage. Ces jeunes gens souriants qui, aujourd’hui, se retrouvent pour un deuil.
Une semaine. Une semaine seulement s’est écoulée. Des rires aux larmes. Et le temps s’est arrêté.
Depuis trois ans, je vois une génération malmenée. Ils ont vingt ans. Un peu plus, un peu moins.
Ils devraient avoir l’insouciance de leur âge. Parler d’études, de filles ou de voyages. Faire des projets démesurés, se chamailler pour des bêtises. Rire trop fort, aussi, et croire, sans l’ombre d’un doute, que la vie est devant eux, immense et généreuse.
Au lieu de cela, ils enterrent des amis.
Ils connaissent les annonces insoutenables, savent ce que signifie accourir auprès d’une famille endeuillée. Ils ne cherchent même plus les mots pour consoler, ayant dejà decouvert qu’il n’en existe pas.
Je repense à mon fils dans mes bras. À ses sanglots. À cette phrase qui revient, intacte, depuis le 7 octobre.
« Maman, c’est pas possible. » Et je me demande combien de fois encore nos enfants devront prononcer ces mots.
Combien de mariages seront encore assombris, dans nos mémoires, par le souvenir des absents ? Combien de jeunes s’en iront, condamnés à rester éternellement jeunes sur une photographie ?
Nous, les mères, nous les avons vus grandir. Nous les avons accompagnés à l’école, encouragés avant leurs examens, regardés partir à l’armée avec cette boule au ventre que nous connaissons toutes. Nous avons attendu leurs appels, compté les jours jusqu’à leurs permissions, puis accueilli leur retour à la vie civile avec l’espoir de retrouver enfin un peu de légèreté.
Mais même revenus à la maison, ils n’en ont pas fini avec la guerre.
Elle les rattrape jusque dans leurs études, leurs amitiés, jusque dans un banal vendredi matin, entre un cours de physique et quelques courses pour Shabbat.
Ce soir, dans tant de maisons d’Israël, les bougies de Shabbat seront allumées. Dans la mienne aussi. À côté d’elles, j’allumerai une autre petite flamme en pensant à Ron “zal”.
Je penserai à toute cette belle jeunesse d’Israël dont le diable, en face, nous a privés.
Et je songerai longtemps à ceux qui restent. À David, à tous ceux que j’ai vus danser et qui continuent, malgré tout, de vivre, d’aimer et de se marier, d’étudier et de rêver, tandis qu’on leur enlève, morceau après morceau, leur insouciance.
Nos enfants ont appris à être courageux et fidèles bien avant d’avoir eu le temps d’être jeunes.
Pensee douloureuse aux parents de Ron. Que D.ieu protege nos jeunes gens .
Am Israel hai
𝗬𝗮𝗲̈𝗹 𝗕𝗲𝗻𝘀𝗶𝗺𝗵𝗼𝘂𝗻
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Que la terre te soit légère, Ron 🙏😔
De tout cœur avec les tiens..
Tellement atroce.