Du hasard au déterminisme, de l’ADN à la conscience, du temps à Dieu : Richard C. Abitbol propose une même intuition — aucune partie ne peut être comprise indépendamment du système auquel elle appartient. Ni théorie scientifique ni profession de foi, mais une tentative philosophique pour penser le réel depuis l’intérieur même de ce réel.
Il existe peut-être une erreur fondamentale dans notre manière de penser le monde : nous raisonnons comme si nous pouvions l’observer de l’extérieur. Nous séparons l’observateur de l’observé, la matière de l’information, l’inné de l’acquis, le passé du futur, la science de la métaphysique, Dieu de l’Univers. Et si ces séparations n’étaient que les conséquences de notre position, extrêmement limitée, à l’intérieur d’un système infiniment plus vaste que nous ?
C’est de cette question qu’est née ma vision du réel. Elle est déterministe, parce que je tiens le hasard non pour une propriété de la nature, mais pour la mesure de notre ignorance. Elle est systémique, parce qu’aucun élément ne se comprend indépendamment du système auquel il appartient. Elle est relationnelle, parce que la nature d’une chose dépend autant de ses relations et de sa position que de ses propriétés propres. Et elle devient nécessairement métaphysique dès que l’on pose la question ultime : qu’est-ce que le système total ?
Un mot, d’emblée, sur le statut de ce qui suit. Le déterminisme intégral n’est pas une vérité que je prétendrais démontrer. C’est le postulat qui me paraît le plus cohérent avec ce que la science a établi, et je propose de le tenir jusqu’à ce qu’il soit réfuté.
Nous ne connaissons que des sous-systèmes
L’histoire des sciences est généralement racontée comme une accumulation de vérités. Je la vois plutôt comme l’élargissement progressif des sous-systèmes auxquels l’intelligence humaine parvient à accéder. Il y eut d’abord l’environnement immédiat, puis les lois du mouvement, l’atome, l’électromagnétisme, la relativité, le monde quantique, l’ADN, l’épigénétique, les galaxies. À chaque étape, notre connaissance s’est réellement agrandie. Mais rien ne permet d’affirmer que nous ayons découvert autre chose qu’une portion un peu plus vaste du système global.
Nous connaissons ce que nous savons, et une partie de ce que nous savons ne pas savoir. Mais nous sommes incapables de mesurer l’étendue de ce que nous ignorons encore ignorer. C’est pourquoi je me méfie de la formule « la science a démontré que c’est impossible ». La science démontre ce qu’elle peut démontrer dans le champ accessible à ses instruments, à ses concepts et à ses modèles du moment. Elle n’est pas la vérité : elle est notre meilleur accès provisoire à une portion de la vérité.
Le hasard : réalité ou aveu d’ignorance ?
Je ne crois pas que ce que nous appelons hasard corresponde nécessairement à une absence de cause. Lorsque nous lançons une pièce, nous ignorons sa vitesse initiale exacte, les forces appliquées, les mouvements de l’air, les irrégularités de la surface où elle retombera. Nous remplaçons notre incapacité à calculer l’ensemble par une probabilité. Pourquoi le principe changerait-il lorsque les phénomènes deviennent infiniment plus complexes ? C’est le cas en biologie, et dans les systèmes chaotiques, dont l’imprévisibilité provient précisément de lois parfaitement déterministes.
La question devient plus délicate avec la mécanique quantique, et je ne veux pas l’esquiver. Les expériences qui ont valu le prix Nobel 2022 à Alain Aspect, John Clauser et Anton Zeilinger ont exclu une forme précise de déterminisme : celle de variables cachées locales, où chaque particule porterait en elle, séparément, la cause de son comportement. Elles n’ont pas exclu le déterminisme en tant que tel. La théorie de Bohm demeure déterministe au prix de la non-localité. D’autres physiciens, comme Gerard ‘t Hooft, explorent un déterminisme auquel l’expérimentateur lui-même n’échappe pas. Or c’est exactement ce que suggère une vision systémique : les déterminants ne logent pas dans chaque particule isolée, ils appartiennent au système entier. Le caractère probabiliste d’un modèle ne démontre pas que la nature tire au sort. Il démontre peut-être seulement que l’observateur ne connaît pas le système total.
Et si le temps était une illusion locale ?
Nous avons l’impression évidente que le passé n’existe plus, que le présent existe et que le futur n’existe pas encore. La physique elle-même met pourtant cette évidence à mal. La relativité a montré que la simultanéité dépend de l’observateur : il n’existe pas de « maintenant » universel qui séparerait objectivement ce qui est de ce qui n’est pas encore. D’où la conception de l’univers-bloc, dans laquelle passé, présent et futur appartiennent à une même structure. Peu avant sa mort, Einstein écrivait que la distinction entre passé, présent et futur n’est qu’une illusion, aussi tenace soit-elle.
Dans cette perspective, le futur n’est pas inexistant : il est inaccessible depuis notre position. Le déterminisme change alors de sens. Il ne signifie plus que le passé produit progressivement le futur, mais que l’ensemble de l’histoire constitue une structure dont nous n’expérimentons qu’une portion infinitésimale. Nous nous croyons devant un avenir ouvert parce que nous ne voyons pas la région du bloc que nous appelons « futur ». L’indétermination serait dans notre esprit, pas nécessairement dans le réel.
L’observateur est à l’intérieur de ce qu’il observe
C’est peut-être le problème le plus vertigineux de toute connaissance : il n’existe pas d’observateur extérieur à l’Univers. Lorsque nous étudions le monde, c’est une partie du système qui en observe une autre, et l’observation elle-même devient un événement du système. La mécanique quantique nous a appris que mesurer n’est pas regarder, mais interagir. La conséquence philosophique est plus vaste encore : l’observateur est l’une des variables du réel qu’il prétend décrire.
Or une partie ne peut contenir une représentation complète du Tout dont elle fait partie, puisque cette représentation devrait s’inclure elle-même. La connaissance totale n’est donc pas seulement hors de portée pratique : elle est structurellement interdite à qui se trouve à l’intérieur. Bien des paradoxes naissent peut-être de ce que nous décrivons comme extérieur un réel dont nous sommes partie prenante.
Le vivant : la position autant que le programme
La même erreur me semble possible en biologie. Fascinés par le génome, nous lui avons attribué presque toute l’information nécessaire à la construction du vivant. Or un embryon n’est pas le simple déroulement d’un programme inscrit dans l’ADN.
Une cellule se développe dans un environnement. Elle occupe une position, possède des voisines, reçoit des signaux, subit des contraintes mécaniques et appartient à une géométrie. Elle dispose aussi d’un cytoplasme, de mitochondries, d’ARN, d’un état épigénétique et d’une histoire. Deux cellules portant le même génome deviennent des tissus radicalement différents, neurone ou cellule de peau, parce qu’elles n’occupent pas la même place dans le système.
C’est là que la topologie devient, à mes yeux, essentielle. Nous demandons sans cesse : « De quoi cette chose est-elle faite ? » Il faudrait aussi demander : « À quoi est-elle reliée ? Quelle est sa position dans le Tout ? » Un neurone isolé n’est pas une pensée, et cent milliards de neurones sans organisation ne font pas une conscience : ce sont leurs connexions qui comptent. Une symphonie n’est pas l’addition de milliers de sons ; elle réside dans leurs relations. L’organisation et la topologie des relations appartiennent pleinement à la réalité. Une chose n’est jamais définie uniquement par ce qu’elle est ; elle l’est aussi par sa place dans le Tout. Et cette place, nulle autre ne peut l’occuper : c’est elle qui fonde l’unicité irréductible de chaque être.
Et si l’acquis pouvait devenir inné ?
Cette vision conduit aussi à remettre en question l’opposition simpliste entre inné et acquis. Pourquoi un nouveau-né sait-il téter ? Pourquoi certains animaux déploient-ils, dès leurs premières heures, des comportements très organisés qu’ils n’ont jamais appris ? Nous répondons : instinct. Mais le mot désigne le phénomène plus qu’il ne l’explique.
Je me demande si une partie de ce que nous appelons instinct ne correspond pas à une information accumulée, stabilisée et transmise au fil des générations. L’idée n’a rien de lamarckien au sens naïf. Dès 1896, James Mark Baldwin a décrit comment un comportement appris peut, par sélection, favoriser les individus prédisposés à l’acquérir, jusqu’à devenir quasi inné. En 1953, Conrad Waddington a démontré expérimentalement l’« assimilation génétique » de caractères d’abord induits par l’environnement. À ces mécanismes s’ajoutent d’autres supports que la biologie commence à peine à explorer : épigénétique, ARN, mitochondries, organisation du cytoplasme de l’ovocyte, architecture développementale.
Je ne prétends pas que la transmission de l’apprentissage complexe soit démontrée. Je dis que nous n’en savons pas assez pour l’exclure dans toutes ses formes. L’acquis pourrait, au terme d’une longue histoire, participer à ce que les générations suivantes vivent comme inné.
Un univers fractal ?
Et si les différents niveaux du réel reproduisaient des principes d’organisation analogues ? Je ne parle pas d’une fractale au sens géométrique strict, mais d’une fractalité de structure. Des éléments interagissent ; ces interactions produisent une organisation ; cette organisation constitue un nouveau système, qui devient à son tour l’élément d’un système supérieur. Atome, molécule, cellule, tissu, organisme, société, biosphère, système planétaire, galaxie, Univers : à chaque étage, le système contient des sous-systèmes et appartient à un ensemble plus vaste.
Herbert Simon avait montré que les systèmes complexes, naturels comme artificiels, s’organisent presque toujours ainsi, en hiérarchies de modules emboîtés.
Chaque niveau a ses lois propres, mais certaines structures relationnelles se répètent d’un niveau à l’autre. La partie ne contient pas matériellement le Tout, mais elle peut en reproduire les principes d’organisation.
« À l’image de Dieu »
Cette conception donne une signification singulière à la formule biblique selon laquelle l’homme a été créé « à l’image de Dieu ». Pourquoi y voir une ressemblance physique ? Pourquoi même la réduire à une ressemblance morale ? Et si l’image était structurelle ? L’homme est un système composé d’une multitude presque inimaginable de sous-systèmes, et parmi eux apparaît la conscience. Une infime partie de l’Univers acquiert la capacité de se représenter l’Univers, et de se représenter elle-même. L’homme serait « à l’image de Dieu » parce qu’il reproduit localement une propriété du Tout : organiser une multiplicité en unité.
Et si Dieu était le système total ?
Depuis des millénaires, nous cherchons Dieu comme s’il devait être quelqu’un ou quelque chose situé quelque part. Mais si Dieu était « ailleurs », dans quel système cet ailleurs existerait-il ? Et qu’y aurait-il en dehors du Tout ? Peut-être posons-nous mal la question. Et si Dieu n’était ni un être contenu dans l’Univers, ni un être extérieur à lui, mais le système total lui-même ? Pas la simple somme de la matière, mais le Tout véritable : matière, énergie, information, espace, temps, tous les êtres, toutes leurs relations, toutes leurs positions, toute leur organisation. Dieu serait alors non un être parmi les êtres, mais l’unité même de l’Être.
On objectera que c’est le Deus sive Natura de Spinoza, et qu’appeler Dieu la totalité n’ajoute rien au mot Nature. L’objection est sérieuse. Le Tout dont je parle n’est pas une substance inerte : c’est un système organisé, porteur d’information, et capable, au moins en l’une de ses parties, de se représenter lui-même. Surtout, la tradition juive avait formulé bien avant Spinoza une intuition plus fine. Le Midrash nomme Dieu HaMakom, « le Lieu », et précise qu’il est le lieu du monde, mais que le monde n’est pas son lieu (Bereshit Rabba 68, 9). Dieu contient le monde sans s’y réduire : aucune partie, ni même la somme des parties, n’épuise l’unité du Tout.
L’une des phrases les plus mystérieuses de la Bible prend alors toute sa force. À Moïse qui lui demande son nom, Dieu répond Ehyeh asher ehyeh. La tradition latine l’a rendu par « Je suis celui qui suis », mais l’hébreu, par son inaccompli, laisse la phrase ouverte : « Je serai ce que je serai ». C’est un nom qui ne se laisse enfermer ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans le futur, exactement comme l’unité d’un univers-bloc. Et c’est un nom qui ne se définit par rien d’extérieur, parce que rien n’est extérieur au Tout. Il ne peut que dire : je suis.
De l’étincelle divine à la partie infinitésimale du Tout
La mystique juive parle de l’étincelle divine. Ma lecture en est systémique : l’homme n’est pas une parcelle séparée de Dieu déposée dans le monde, il est une partie infinitésimale du Tout. La partie n’est pas le Tout, et l’homme n’est pas Dieu, mais il ne peut pas lui être extérieur. Une vague n’est pas l’océan ; elle n’est pourtant faite de rien d’autre que d’océan.
Cette conception rejoint certaines intuitions de la Kabbale. On y trouve l’Ein Sof, l’Infini inaccessible, et le tsimtsoum, retrait par lequel l’Infini fait place au fini. On y
trouve aussi l’unité derrière la multiplicité, les niveaux de manifestation et l’homme comme microcosme. Je n’y vois pas une preuve scientifique de la Kabbale. J’y vois quelque chose de plus troublant : des intuitions très anciennes ont peut-être tenté d’exprimer par symboles des questions que nous formulons aujourd’hui dans le langage de la physique, de la biologie, des systèmes et de l’information.
La science comme exploration intérieure du Tout
Je ne vois donc aucune opposition fondamentale entre science et métaphysique. La science explore les sous-systèmes ; la philosophie interroge leurs relations ; la métaphysique pose la question du système total. Et les religions ont peut-être tenté, avec les mots et les symboles dont disposaient les hommes il y a des millénaires, de parler de cette totalité.
Nos instruments deviennent plus puissants, nos modèles plus subtils, les sous-systèmes accessibles s’élargissent. Mais nous ne savons pas à quelle distance nous sommes encore du système total, peut-être infiniment loin. Notre première obligation intellectuelle est donc l’humilité : nous sommes une infime partie du réel qui tente de comprendre le réel depuis l’intérieur.
Nous appelons hasard ce que nous ne savons pas déterminer.
Nous appelons temps la manière dont nous parcourons localement l’espace-temps.
Nous appelons science l’exploration progressive des sous-systèmes. Nous appelons conscience la capacité d’une partie du système à se représenter partiellement le Tout.
Et nous appelons peut-être Dieu l’unité du système total.
Richard C. Abitbol


