Et si la puissance d’un État dépendait autant de ses relations que de ses ressources ? Richard Abitbol propose de regarder autrement la diplomatie : non plus seulement comme l’art de négocier ou de défendre des intérêts, mais comme la capacité à créer, maintenir et transformer les connexions entre les acteurs du monde. Une lecture systémique où parler à l’adversaire ne signifie ni céder ni lui donner raison : parfois, changer une relation suffit déjà à changer le réel.
On réduit souvent la diplomatie à l’art de négocier des accords, de résoudre des crises ou de défendre les intérêts d’un État contre ceux des autres. Cette définition n’est pas fausse, mais elle est insuffisante.
La fonction la plus profonde de la diplomatie n’est peut-être pas d’obtenir immédiatement quelque chose de l’autre. Elle est d’abord de créer, de maintenir et de transformer la relation avec l’autre. Cette distinction change la manière de penser les relations internationales.
La puissance n’est pas seulement ce que l’on possède
Nous mesurons habituellement la puissance des nations par leurs caractéristiques intrinsèques : population, territoire, PIB, forces armées, ressources naturelles, technologie, industrie, monnaie.
Un État n’est pourtant pas seulement ce qu’il possède. Il est aussi la position qu’il occupe dans un système de relations. Qui commerce avec lui ? Qui dépend de lui, et de qui dépend-il ? Qui garantit sa sécurité ? À quelles technologies a-t-il accès ? Quelles routes commerciales, quelles infrastructures, quels systèmes financiers relient son économie à celles des autres ? Qui l’écoute, qui lui parle, et qui a besoin de lui pour parler à un troisième acteur ?
Les exemples sont nombreux. Singapour, cité-État sans profondeur stratégique ni ressources naturelles, pèse bien au-delà de sa taille parce qu’elle se trouve sur le détroit de Malacca, l’un des principaux passages du commerce mondial, et parce qu’elle en a fait une plateforme portuaire et financière. Le Qatar, puissance démographiquement modeste, s’est rendu indispensable comme intermédiaire. Il a accueilli à partir de 2013 le bureau politique des talibans, où furent négociés les accords de Doha de février 2020 entre Washington et les talibans. Il a ensuite servi de canal entre Israël et le Hamas pour les libérations d’otages après le 7 octobre 2023. Oman a abrité en 2012-2013 les contacts secrets entre Américains et Iraniens qui ont préparé l’accord nucléaire de 2015. La Suisse représente les intérêts américains à Téhéran depuis 1980. Aucune de ces positions ne se lit dans un tableau de PIB ou d’effectifs militaires.
Deux pays de très petite taille illustrent ce phénomène avec une netteté particulière, l’un sur le terrain géopolitique, l’autre sur le terrain économique.
Israël compte environ dix millions d’habitants sur un territoire plus petit que la Bretagne. Sa puissance militaire est réelle, mais elle n’explique pas à elle seule son poids géopolitique.
Celui-ci tient d’abord à la densité de ses connexions. La relation stratégique avec les États-Unis, formalisée par des protocoles d’assistance pluriannuels, le relie à la première puissance mondiale. Un écosystème technologique qui consacre à la recherche et développement l’une des parts du PIB les plus élevées au monde en a fait un nœud de l’innovation en cybersécurité, en renseignement électronique et en défense antimissile. Le renseignement israélien est un partenaire recherché par des services occidentaux, mais aussi par plusieurs États arabes. Ces liens produisent des dépendances inversées que la taille du pays ne laisserait pas soupçonner.
En 2023, l’Allemagne, première économie européenne, a choisi le système israélien Arrow 3 pour assurer une partie de sa défense antimissile. Les accords d’Abraham de 2020 ont prolongé le même mouvement en insérant Israël dans des réseaux économiques et sécuritaires du Golfe dont il était exclu depuis sa création. Même la relation avec la Russie a été organisée : à partir de 2015, un mécanisme de déconfliction permettait aux deux armées d’opérer dans le ciel syrien sans s’affronter.
Le poids d’Israël est celui d’un nœud situé à l’intersection de plusieurs réseaux — américain, européen, technologique, régional — et capable de peser sur chacun d’eux.
Le Luxembourg offre l’équivalent économique de cette démonstration. Environ 670 000 habitants, un territoire d’un peu plus de 2 500 km², aucune ressource naturelle depuis le déclin de la sidérurgie. Il est pourtant devenu le premier centre de domiciliation de fonds d’investissement d’Europe et le deuxième au monde après les États-Unis. Une large part de l’épargne européenne gérée collectivement transite juridiquement par lui.
Cette position n’est pas un don de la nature. Elle a été construite par des choix relationnels successifs : membre fondateur du Benelux, de la CECA et de la Communauté économique européenne ; pays hôte de la Cour de justice de l’Union européenne, de la Banque européenne d’investissement, de la Cour des comptes européenne et d’Eurostat ; transposition rapide des directives européennes sur les fonds, dont il a fait un produit exportable dans toute l’Union.
Sa souveraineté a été utilisée comme une interface. Près de la moitié de sa population active est constituée de frontaliers venus de France, de Belgique et d’Allemagne. L’accord de Schengen, qui porte le nom d’un village luxembourgeois, a été signé sur son sol en 1985. Pierre Werner, son Premier ministre, a présidé le comité qui a remis en 1970 le premier plan d’union économique et monétaire européenne.
Le Luxembourg ne pèse pas par ce qu’il est, mais par ce qu’il relie.
Ces deux cas montrent la même chose par des voies différentes. Israël transforme une position menacée en position centrale en multipliant les connexions qui le rendent utile à des acteurs plus puissants que lui. Le Luxembourg transforme une petitesse économique en fonction de plateforme, en devenant le point de passage obligé de flux qui le dépassent largement.
Deux États dotés des mêmes ressources peuvent donc avoir des puissances effectives radicalement différentes selon la structure des relations dans lesquelles ils sont insérés. La puissance possède une dimension topologique : elle ne réside pas seulement dans les caractéristiques d’un acteur, mais aussi dans sa position dans le réseau.
C’est sous cet angle qu’il faut comprendre la diplomatie.
La diplomatie comme action sur la topologie
La diplomatie ne consiste plus alors seulement à défendre une position ou à obtenir une concession. Elle consiste à agir sur la structure des relations :
— créer une relation qui n’existait pas ;
— maintenir une relation menacée ;
— renforcer une relation devenue trop faible ;
— modifier la nature d’une relation conflictuelle ;
— créer une médiation entre deux acteurs qui ne communiquent plus ;
— transformer un adversaire absolu en adversaire avec lequel on parle, puis éventuellement en rival, le rival en concurrent, le concurrent en partenaire sur certains sujets, et parfois, beaucoup plus tard, le partenaire en allié.
Ce processus n’est ni linéaire ni irréversible, mais chacun de ces déplacements modifie la topologie du système.
Le rapprochement sino-américain en est l’illustration classique. En 1969, Washington et Pékin n’ont plus de relations diplomatiques depuis vingt ans. Le canal passe d’abord par le Pakistan de Yahya Khan. Kissinger se rend ensuite secrètement à Pékin en juillet 1971, puis Nixon effectue sa visite officielle en février 1972. Aucun traité d’alliance n’est signé. Le communiqué de Shanghai acte surtout des désaccords, notamment sur Taïwan.
Pourtant, la géométrie de la guerre froide bascule : le triangle Washington–Moscou–Pékin remplace l’affrontement bipolaire, et l’URSS doit désormais compter avec une entente possible entre ses deux adversaires.
C’est pourquoi une rencontre apparemment stérile peut être politiquement décisive. Le sommet de Reykjavik, en octobre 1986, se sépare sur un échec apparent, puisque Reagan et Gorbatchev butent sur l’Initiative de défense stratégique. Mais les deux dirigeants y ont exploré ensemble l’hypothèse d’une réduction massive de leurs arsenaux. Quatorze mois plus tard, en décembre 1987, ils signent le traité sur les forces nucléaires intermédiaires, qui élimine pour la première fois une catégorie entière d’armes nucléaires.
À l’inverse, un accord spectaculaire peut n’avoir presque aucune portée structurelle. Le pacte Briand-Kellogg de 1928, par lequel une soixantaine d’États renonçaient solennellement à la guerre comme instrument de politique nationale, n’a modifié aucune relation effective entre les puissances qui allaient s’affronter dix ans plus tard.
Le véritable objet de la diplomatie n’est donc pas seulement le contenu de la négociation. C’est aussi la relation que la négociation rend possible.
Transformer l’adversité en relation
C’est peut-être là sa fonction première : transformer l’adversité en relation.
La formule ne signifie pas transformer artificiellement un ennemi en ami, nier les conflits d’intérêts ou croire que toute opposition disparaîtrait par la vertu du dialogue. Elle signifie quelque chose de plus réaliste. Deux États peuvent avoir des intérêts contradictoires et continuer à se parler. Deux puissances peuvent se considérer comme rivales tout en organisant leur rivalité. Deux adversaires peuvent maintenir des canaux de communication précisément parce qu’ils sont adversaires.
La crise de Cuba l’a montré de la manière la plus nette. En octobre 1962, l’issue se joue en grande partie hors des canaux officiels, dans les échanges entre Robert Kennedy et l’ambassadeur soviétique Anatoli Dobrynine. Ce canal permet un arrangement que ni l’un ni l’autre camp ne pouvait assumer publiquement : le retrait des missiles soviétiques de Cuba contre l’engagement de ne pas envahir l’île et le retrait, discret et différé, des missiles Jupiter américains de Turquie. Moins d’un an plus tard, en juin 1963, les deux puissances établissent la ligne directe Washington–Moscou, le « téléphone rouge ».
L’adversité n’avait pas disparu. Elle était désormais équipée d’une relation.
L’accord américano-soviétique de 1972 sur la prévention des incidents en mer procède de la même logique. Il ne réglait aucun différend politique. Il fixait des règles de conduite pour que des navires adverses, croisant au plus près, ne déclenchent pas par accident ce que personne n’avait décidé.
De même, en 2015, lorsque la Russie intervient en Syrie, Washington et Moscou ouvrent une ligne de « déconfliction » militaire alors que leurs objectifs sur place sont opposés.
Une relation conflictuelle reste une relation. Tant qu’elle existe, elle peut être transformée.
L’absence de relation, au contraire, laisse les représentations de chacun évoluer sans confrontation avec celles de l’autre. L’adversaire réel disparaît progressivement derrière l’adversaire imaginé. Alors commence l’un des mécanismes les plus dangereux des relations internationales.
Le Rorschach des nations
Une nation ne réagit jamais seulement au réel. Elle réagit au réel qu’elle se représente.
Chaque État interprète le monde à travers son histoire, ses traumatismes, ses ambitions, ses intérêts, sa culture stratégique et l’image qu’il a de lui-même. Un même événement peut donc produire des interprétations radicalement différentes :
— un déploiement militaire jugé défensif par celui qui l’organise sera perçu comme offensif par celui qui l’observe ;
— une alliance conçue comme une protection pourra être perçue comme un encerclement ;
— une concession destinée à apaiser pourra être lue comme un signe de faiblesse ;
— une déclaration destinée à l’opinion intérieure pourra être comprise à l’étranger comme l’annonce d’une stratégie.
L’élargissement de l’OTAN après 1991 en offre un cas d’école. À Varsovie, Vilnius ou Tallinn, il répondait à une demande de sécurité fondée sur l’expérience historique de ces pays. À Moscou, il a été lu, et présenté, comme un encerclement. On peut juger l’une de ces lectures plus fondée que l’autre. Il reste que chacune a produit des décisions, et que ces décisions ont pesé sur la suite.
En novembre 1983, l’exercice de l’OTAN Able Archer 83 simule une procédure d’escalade nucléaire. Pour les Occidentaux, c’est une répétition de routine. Une partie de l’appareil soviétique, déjà mobilisé depuis 1981 par l’opération de renseignement RYAN, destinée à détecter les préparatifs d’une première frappe américaine, y voit une couverture possible pour une attaque réelle. Les archives déclassifiées ont montré depuis que certaines forces soviétiques avaient été placées en état d’alerte renforcée.
L’événement était le même. Les deux camps n’avaient pas vu la même chose.
La diplomatie devient ainsi une sorte de Rorschach des nations : ce que chaque puissance voit dans un même événement renseigne autant sur elle que sur l’événement.
Cette représentation n’est pas sans conséquences, car les États agissent en fonction de ce qu’ils croient réel.
Quand la représentation produit le réel
Supposons qu’un État A soit convaincu que l’État B constitue une menace. Il renforce ses armements. B observe ce renforcement et en conclut que A prépare peut-être une confrontation. B renforce à son tour ses capacités. A y trouve la confirmation de son intuition initiale : il avait raison de se méfier.
La représentation initiale a contribué à produire le réel qui semblait la justifier. C’est ce que la théorie des relations internationales appelle, depuis John Herz en 1950, le dilemme de sécurité, et que Robert Jervis a analysé en 1976 sous l’angle des erreurs de perception.
L’histoire en donne des exemples précis. Lors de la campagne présidentielle américaine de 1960, le thème du « missile gap » supposait un retard des États-Unis sur l’URSS en missiles intercontinentaux. Le retard était imaginaire : les photographies de reconnaissance ont vite montré que l’avantage était nettement américain. Mais le programme d’armement lancé pour combler ce retard inexistant a contribué à pousser Moscou vers ses propres choix, dont le déploiement de missiles à Cuba pour compenser son infériorité.
Juillet 1914 illustre le même mécanisme sous une forme plus tragique. La mobilisation russe, conçue par Saint-Pétersbourg comme une mesure de pression, est lue à Berlin comme une menace existentielle, dans un système où les plans militaires allemands imposaient de frapper vite. Chaque décision en déclenche une autre. En quelques jours, la logique des représentations croisées l’emporte sur la volonté des acteurs.
La causalité internationale n’est donc pas toujours linéaire. Nous ne sommes plus dans le schéma « A provoque B », mais dans une boucle : A interprète B et agit selon cette représentation ; B interprète l’action de A et réagit ; cette réaction modifie A, qui modifie B à son tour. Le système se transforme par boucles successives.
C’est ici que la diplomatie prend toute sa dimension. Elle peut intervenir dans la boucle, non seulement sur les décisions de l’autre, mais aussi sur la représentation que l’autre se fait de nous, et sur celle que nous nous faisons de lui.
La diplomatie comme régulation d’un système complexe
La diplomatie devient alors une forme de régulation. Elle ne supprime pas nécessairement le conflit. Elle cherche à empêcher que le conflit produise mécaniquement les conditions de son aggravation.
Parler à son adversaire ne signifie pas lui donner raison. Négocier avec lui ne signifie pas lui faire confiance. Maintenir une ambassade ne signifie pas partager ses valeurs. Organiser des rencontres ne signifie pas devenir alliés. Il s’agit de conserver assez de connexions pour que le système ne soit jamais entièrement livré aux représentations, aux automatismes et aux mécanismes d’escalade.
La diplomatie introduit de l’information dans un système qui, sans elle, risque de fonctionner sur ses propres fantasmes. Elle permet de vérifier une intention, de transmettre une limite, de comprendre une peur, de signaler une détermination, d’explorer un compromis, ou simplement de découvrir que l’autre ne pense pas exactement ce que nous pensions qu’il pensait.
Le cas d’Able Archer le montre à rebours. Lorsque Washington a pris la mesure, par le renseignement britannique, de la lecture soviétique de l’exercice, Reagan a infléchi son discours. En janvier 1984, il appelait publiquement au dialogue avec Moscou. L’information avait corrigé la représentation avant qu’elle ne devienne décision.
Cela paraît élémentaire. C’est pourtant considérable.
Une synapse sollicitée se renforce
L’analogie avec le cerveau permet d’aller plus loin. Un cerveau ne fonctionne pas simplement grâce au nombre de ses neurones. Son fonctionnement dépend de l’organisation du réseau, de la force des connexions et des flux qui y circulent.
Il en va de même du système international. Les relations diplomatiques en sont des connexions. Lorsqu’elles sont régulièrement utilisées, des habitudes apparaissent : interlocuteurs identifiés, procédures de crise, codes implicites, mécanismes de négociation, compréhension progressive des lignes rouges de chacun.
Une synapse sollicitée se renforce.
L’Acte final d’Helsinki, signé en 1975 dans le cadre de la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, n’avait pas valeur de traité. Mais il a institué un processus de conférences de suivi — Belgrade, Madrid, Vienne — qui a maintenu un dialogue Est-Ouest continu, y compris pendant les années de tension du début de la décennie
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Richard C. Abitbol
Consultant en géopolitique, chercheur indépendant


