Un jambon de Parme, une serveuse au décolleté généreux, un rabbin et un curé qui finissent par se confesser l’un à l’autre. Michel Deroover joue avec deux interdits, deux tentations et une symétrie que la chute vient délicieusement ruiner : à chacun sa transgression — mais tous les plaisirs ne se valent manifestement pas.
Un congrès inter religieux réunit les représentants des différents monothéismes. À la pause de midi, un rabbin et un curé, qui ont sympathisé pendant les séances du matin, décident de déjeuner ensemble.
La serveuse arrive avec les entrées. Il y a du jambon — du jambon de Parme, fin, rosé, très appétissant. Le rabbin, bien entendu, décline. Le curé, lui, se régale.
— Oui, je sais, dit le curé entre deux bouchées, chez vous, le cochon, c’est interdit.
— Eh oui, répond le rabbin. Ce n’est pas cachère.
Le curé le regarde longuement.
— Écoutez, nous sommes entre nous. Personne ne nous entend. Vous n’avez jamais pensé à manger du jambon ? Jamais ? Vous n’avez jamais été tenté ?
— Non, non, répond le rabbin.
— Allons, insiste le curé. Ne me dites pas que vous n’avez jamais été tenté. J’ai une longue expérience, vous savez — comme vous, d’ailleurs, mais moi, c’est celle de la confession.
— Bon, concède le rabbin. C’est vrai, j’y ai déjà pensé. Mais non, non, je n’y ai jamais touché.
— Je vois que vous avez un peu rougi. Vous êtes sûr ? Vous n’en avez jamais mangé ? Même pas un petit morceau ?
Le rabbin finit par lâcher le morceau — c’est le cas de le dire.
— Oui, c’est vrai, j’en ai mangé un tout petit bout. Mais il ne faut le dire à personne.
— Non, non, bien sûr. Secret de la confession. Et alors ?
— Ah… c’était bon. Oui, c’était bon.
On continue à manger.
La serveuse revient servir le plat suivant. Elle est accorte, gironde, avec un beau décolleté, et la vue est plongeante. Elle repart. Le rabbin se penche vers le curé :
— Et vous, alors, dans votre religion ? Les femmes, vous ne pouvez pas.
— Oh non, non, on ne peut pas. Vous savez… le célibat.
— Allez, vous aussi, vous pouvez lâcher le morceau. Vous n’y avez jamais pensé ?
— Si, si, j’y ai déjà pensé. J’ai déjà été tenté. Mais non, non, je n’ai pas cédé.
— Je vois que vous avez un peu rougi, vous aussi. Vous êtes sûr ? Jamais, jamais, jamais cédé ? Même pas une fois ?
Le curé se lâche à son tour :
— Oui, c’est vrai, je dois l’avouer. J’ai quand même essayé.
Et le rabbin :
— C’était bon, hein ? Meilleur que du cochon !
Lecture traditionnelle
La blague repose sur une symétrie parfaite, et sa chute la brise. Deux hommes de religion, deux interdits, deux interrogatoires construits sur le même modèle — la question, la dénégation, l’insistance, la rougeur, l’aveu. Mais les deux interdits ne pèsent pas le même poids, et c’est toute l’affaire.
Le cochon, d’abord. Dans la Torah, il n’est pas plus impur que le chameau ou le lièvre (Lévitique 11, 7) ; c’est la tradition qui en a fait l’interdit par excellence, l’emblème même de la nourriture défendue. Le Midrash le dit avec une malice que la blague n’aurait pas reniée : le porc, couché, tend ses sabots fendus comme pour dire « voyez, je suis pur », alors qu’il ne rumine pas. Il a l’apparence de la permission. C’est l’animal de la tentation polie — exactement comme ce jambon de Parme que le curé fait miroiter.
Or le rabbin, quand il admet « j’y ai déjà pensé », ne se met pas en faute. Un enseignement célèbre du Sifra, attribué à Rabbi Éléazar ben Azaria, va même plus loin : qu’un homme ne dise pas « le porc me dégoûte », mais « j’en ai envie — et que puis-je faire, puisque mon Père céleste me l’a interdit ». Dans la tradition juive, l’envie n’est pas le péché ; elle est la condition du mérite. L’interdit ne vaut que s’il retient quelque chose. Le rabbin pouvait donc avouer la tentation sans rougir. Il rougit pour le petit bout.
Ensuite, la confession. Le judaïsme n’en connaît pas la forme auriculaire : on confesse ses fautes à Dieu, dans le vidouï de Yom Kippour, au pluriel et sans intermédiaire. Le curé arrive donc à table avec son outil professionnel, et le rabbin s’y laisse prendre. Mais il apprend vite. Au second temps, c’est lui qui mène l’interrogatoire, avec les mêmes mots, la même insistance, le même « je vois que vous avez rougi ». Il a emprunté la technique de l’autre pour la retourner contre lui. Le disciple dépasse le maître en un seul repas.
Enfin, l’asymétrie décisive. Pour le curé, la femme est interdite. Pour le rabbin, elle ne l’est pas : la première mitsva de la Torah est « croissez et multipliez », et le Talmud tient le célibat volontaire pour une anomalie, presque une faute. Le rabbin connaît donc les deux choses — le jambon, par transgression, et la femme, par devoir. Le curé, lui, n’en connaît qu’une par droit et l’autre par effraction. D’où la chute : « Meilleur que du cochon ! » Le rabbin est le seul à table qui puisse comparer. Et son verdict est cruel à double titre. Il dit au curé : ce que vous avez sacrifié vaut mieux que ce que vous mangez tous les jours. Et il se dit à lui-même : ce petit bout de jambon pour lequel j’ai risqué mon âme ne valait pas ce que j’ai chaque soir sans rien risquer du tout.
Lecture psychanalytique
Freud ouvre Totem et tabou (1913) sur une remarque que la blague illustre à la lettre : on n’interdit avec force que ce qui est fortement désiré. Le tabou est le témoin d’une ambivalence ; il n’y aurait pas besoin de défendre ce dont personne n’a envie. Le curé le sait d’instinct, et c’est pourquoi il ne demande pas au rabbin s’il a mangé du jambon, mais s’il y a pensé. Il cherche le désir sous l’interdit, certain de l’y trouver.
Il trouve d’ailleurs davantage qu’une pensée. Ce qui trahit les deux hommes n’est pas une parole, c’est une rougeur. Le corps avoue avant le sujet. La rougeur est le signe le plus pur de la honte : elle n’apparaît que sous le regard d’un autre, et elle dit « je suis vu là où je ne voulais pas l’être ». Chacun des deux interrogateurs l’interprète comme une preuve, et la blague leur donne raison. On notera pourtant la méthode : insistance, connivence (« nous sommes entre nous »), promesse de secret, interprétation forcée du moindre signe. C’est la technique de l’aveu dans ce qu’elle a de plus séduisant — et de plus discutable. Foucault, dans La volonté de savoir (1976), a montré comment la confession avait fait du sexe une matière à faire parler. Le clinicien reconnaîtra dans ce dialogue la pente qui le guette lui aussi : celle de l’entretien qui extorque une vérité au lieu de l’accueillir, et qui se félicite ensuite de l’avoir obtenue.
Lacan, dans le séminaire L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), reprend un passage de l’Épître aux Romains — saint Paul, donc, le patron du curé : « Je n’aurais pas connu la convoitise si la Loi n’avait dit : tu ne convoiteras pas. » La Loi ne se contente pas de barrer le désir ; elle le fait naître, elle lui donne son objet et son prix. Le jambon du rabbin et la femme du curé ne sont si bons que parce qu’ils sont défendus. Le « tout petit bout », le « une fois seulement » le confirment : ce qui compte n’est pas la quantité, mais le franchissement. Il suffit d’un morceau pour que la jouissance ait eu lieu.
C’est ici que la chute est plus fine qu’elle n’en a l’air. Si la Loi seule faisait la valeur, les deux transgressions s’équivaudraient : à chacun son interdit, à chacun son délice. Or le rabbin rompt l’égalité. Il ne parle pas en transgresseur, il parle en homme qui a goûté aux deux, dont l’un sans interdit. Son « meilleur que du cochon » introduit une échelle des plaisirs qui ne doit rien à la Loi. Il y a des choses bonnes parce qu’elles sont défendues, et des choses bonnes tout court. Le curé, pris dans l’économie paulinienne, ne peut pas faire la différence ; le rabbin, si.
Reste la grossièreté assumée de l’équivalence : la femme comparée au jambon, le sexuel rabattu sur l’oral. Freud, dans les Trois essais (1905), rappelait que la sexualité s’étaye d’abord sur la nourriture, que le premier plaisir est celui de la bouche. La blague fait le chemin à l’envers et sans gêne. C’est le privilège du mot d’esprit tendancieux : dire tout haut, entre deux plats, ce que deux hommes de Dieu auraient dû taire — et faire rire de ce que l’aveu, finalement, ne coûte rien à personne. Le secret de la confession est bien gardé. Il est seulement partagé avec tous les lecteurs.
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Michel Deroover — Le Divan Juif
Michel Deroover — Le Divan Juif
Publié initialement dans Le Divan juif
Reproduit sur HaBayta avec l’aimable autorisation de l’auteur
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