Hubert Bouccara vient de rendre les clés de La Rose de Java après trente-huit années de librairie. Et voici qu’il nous envoie un texte sur le temps. Non pas le grand temps des philosophes, mais celui, presque invisible, qui s’écoule entre un café, une page lue, une lumière sur un mur et une conversation avec un inconnu. Peut-être fallait-il avoir passé une vie à ouvrir chaque matin la même porte pour écrire, au moment de la refermer, qu’une journée ne vaut pas seulement par ce qui s’y produit, mais par l’attention que nous lui accordons.
Les journées sans mémoire.
Il y avait, dans une petite rue de Paris, un homme qui avait fini par remarquer quelque chose d’étrange.
Chaque matin, il se réveillait avec la sensation d’avoir dormi quelques minutes seulement.
Il ouvrait les volets.
La lumière entrait.
Paris commençait sa journée.
Les voitures passaient, les gens marchaient vite, les cafés ouvraient leurs portes, les premiers clients s’installaient aux terrasses. Quelqu’un, quelque part, devait déjà être en retard.
L’homme regardait sa montre.
Huit heures.
- J’ai toute la journée devant moi, disait-il.
Et puis il allait prendre son café.
Il lisait quelques pages d’un livre, répondait à un message, rangeait deux ou trois choses, regardait par la fenêtre.
Et soudain, sans qu’il comprenne comment, midi était là.
Il déjeunait.
Après le déjeuner, il se disait :
- Cette après-midi, je prendrai vraiment le temps.
Mais l’après-midi avait la curieuse habitude de ne jamais attendre.
À quinze heures, il pensait encore avoir des heures devant lui.
À dix-sept heures, le jour commençait déjà à décliner.
À dix-huit heures, les vitrines s’allumaient.
À dix-neuf heures, il entendait les premiers bruits du soir.
Et il se retrouvait devant sa fenêtre, étonné.
- Déjà ?
C’était toujours déjà.
Déjà le soir.
Déjà vendredi.
Déjà la fin du mois.
Déjà l’automne.
Déjà une année de plus.
Un soir, il ouvrit un vieux carnet qu’il avait acheté autrefois chez un bouquiniste.
Les premières pages étaient couvertes de dates.
Il lut :
« Mardi 12 avril : belle journée. »
Il tourna la page.
« Jeudi 28 avril : beau temps. »
Puis :
« Dimanche 8 mai : déjeuner avec des amis. »
Et encore :
« Vendredi 17 juin : rien de particulier. »
Il resta longtemps devant cette dernière phrase.
Rien de particulier.
Il se demanda combien de journées de sa vie avaient ainsi disparu sous cette formule.
Rien de particulier.
Pourtant, chacune de ces journées avait été unique.
Le soleil qui était entré dans la chambre ce matin-là n’entrerait plus jamais exactement de la même manière.
La voix d’une personne qu’il aimait avait résonné dans une pièce.
Une odeur de café avait flotté dans l’air.
Un passant avait souri.
Une chanson était passée à la radio.
Un livre avait été ouvert.
Une main avait été serrée.
Une pensée avait traversé son esprit.
Tout cela avait existé.
Et pourtant, quelques années plus tard, il ne restait parfois rien.
Alors, le lendemain matin, il prit une décision.
Il acheta un nouveau carnet.
Sur la première page, il écrivit :
« Aujourd’hui, je vais essayer de ne pas laisser passer la journée sans la regarder. »
Ce matin-là, il prit son café plus lentement.
Il entendit le bruit d’une cuillère contre une tasse.
Il regarda une femme promener son chien.
Il observa un enfant courir après un pigeon.
Il remarqua que les arbres avaient commencé à perdre leurs premières feuilles.
Il entra dans une librairie et resta quelques minutes devant une étagère.
Il ouvrit un livre au hasard.
Une phrase lui plut.
Il la recopia dans son carnet.
À midi, il écrivit :
« La matinée est passée. Mais je l’ai vue passer. »
L’après-midi arriva.
Il marcha sans but précis.
Il s’assit sur un banc.
Un vieil homme était assis à côté de lui.
Ils parlèrent quelques minutes.
De la pluie.
Du temps.
De Paris.
De ces choses dont parlent les inconnus lorsqu’ils ne savent pas encore qu’ils vont peut-être se souvenir les uns des autres.
Avant de partir, le vieil homme lui dit :
- Vous savez, le temps ne passe pas plus vite. C’est nous qui cessons de le regarder.
L’homme rentra chez lui avec cette phrase.
Le soir était déjà là.
Comme toujours.
Il posa son carnet sur la table et écrivit :
« Aujourd’hui, il ne s’est presque rien passé. Et pourtant, je me souviens de presque tout. »
Les jours suivants, il continua.
Pas toujours.
Il oublia parfois.
Il se laissa reprendre par les habitudes, les obligations, les écrans, les horaires, les petites urgences.
Il connut encore des journées avalées tout entières sans qu’il puisse dire où elles étaient passées.
Mais quelque chose avait changé.
Il avait compris que le temps ne demandait pas grand-chose.
Pas de grandes aventures.
Pas de voyages extraordinaires.
Pas même de bonheur permanent.
Seulement quelques secondes d’attention.
Un café bu avec quelqu’un.
Une page lue.
Une lumière sur un mur.
Un rire.
Une conversation.
Un silence.
Une promenade.
Un regard.
Une odeur familière.
Une pensée que l’on prend la peine de retenir.
Car les journées ne disparaissent peut-être pas vraiment.
Elles s’effacent seulement lorsque personne ne les regarde.
Et depuis ce jour, lorsqu’il ouvrait ses volets le matin, il ne disait plus :
- J’ai toute la journée devant moi.
Il disait simplement :
- Voyons ce que celle-ci va m’offrir.
Puis il sortait.
Parce que le matin était déjà là.
Et, quelque part très loin devant lui, presque imperceptiblement, le soir commençait déjà à pointer son nez.


