Peut-on organiser une rencontre amoureuse sans en maîtriser la magie ? En découvrant Vort, émission israélienne consacrée aux rencontres dans le monde ultraorthodoxe, Joanne Sarah Ankri s’intéresse à ce qui échappe aux marieurs, aux règles et aux attentes familiales : ce moment mystérieux où deux êtres commencent à se plaire. Une chronique sensible sur le désir, l’engagement et la place de la tradition juive dans la vie quotidienne israélienne.
En yiddish, « vort » signifie « parole ». Dans le monde juif ultraorthodoxe, le mot désigne aussi la célébration qui officialise l’engagement des futurs mariés : on se donne sa parole.
C’est le nom d’une émission israélienne disponible sur Netflix, où des célibataires se rencontrent en vue du mariage. Les marieurs les accompagnent, la loi juive et les usages encadrent leurs rendez-vous. Mais comment savoir si ces deux-là auront envie de se revoir ?
Ce qui m’a touchée dans Vort, cette émission israélienne sur les rencontres dans le monde ultraorthodoxe, c’est de retrouver la magie là où, à première vue, tout semble prévu.
Il y a les marieurs, les renseignements pris sur l’un et sur l’autre, les attentes de chacun. Puis ces rendez-vous dans des halls d’hôtel, autour d’une boisson légère – un verre d’eau plein de sens, avec un temps pour faire connaissance. On se présente, on pose des questions. On essaie de savoir à qui l’on a affaire. Et derrière tout cela, une question déjà immense : est-ce que je pourrais faire ma vie avec cette personne ?
C’est quand même étonnant de commencer par là.
Dans la culture occidentale, du moins dans le récit amoureux auquel nous sommes habitués, le mariage arrive plus tard. On se rencontre, on se plaît, on tombe amoureux, on passe du temps ensemble. La question d’un engagement vient après, quelquefois après plusieurs années. Ici, elle est posée avant même le premier regard.
La fin se pose au début. Je trouve cela très juif, cette façon de regarder d’abord vers ce que l’on veut construire, puis de chercher comment y aller.
C’est pragmatique, bien sûr. On ne va pas laisser un attachement se développer sans avoir vérifié quelques points essentiels. La pratique religieuse, les valeurs, les projets de vie. Il y a des questions auxquelles mieux vaut avoir répondu avant de ne plus pouvoir se passer de quelqu’un.
Mais voilà. On a beau avoir pris tous les renseignements, il faut tout de même se rencontrer.
Et c’est là que je me suis prise au jeu de Vort. À regarder ces jeunes gens essayer de se parler, parfois très sérieusement, parfois avec une maladresse qui fait sourire. À attendre avec eux que la conversation devienne un peu plus facile. Est-ce qu’ils se plaisent ? Est-ce qu’ils sont simplement polis ? Est-ce qu’elle aura envie de le revoir ? Et lui ?
Parce qu’on peut avoir toutes les bonnes réponses et ne rien provoquer chez l’autre. C’est un peu cruel, mais c’est ainsi. Une personne correspond à ce que l’on cherche, et pourtant quelque chose manque. On ne sait pas toujours dire quoi. Alors qu’une façon de sourire, une remarque inattendue, presque rien parfois, peut nous donner envie de poursuivre.
Dans ces rencontres, il y a aussi toute la question du corps. La shmirat neguia, cette pratique qui implique ici de ne pas se toucher avant le mariage, impose une retenue jusque dans les gestes les plus simples. Pas de main que l’on prend pour voir ce que cela fait. Le regard prend une place considérable. On regarde l’autre, on l’écoute, on essaie de sentir si quelque chose passe.
Cela ne veut évidemment pas dire que le désir est absent. Nous ne sommes pas dans leur tête. Nous ne savons pas ce que ce jeune homme ou cette jeune femme imaginera en rentrant chez soi. Une belle rencontre peut vous accompagner longtemps après que vous avez quitté la table. On peut encadrer les rendez-vous, les gestes ; la pensée, elle, se promène.
Je trouve même assez émouvant de voir le trouble apparaître dans ce cadre-là. Ils sont venus avec une intention sérieuse, ils savent que cette démarche peut les conduire au mariage, et soudain ils sourient comme sourient tous les gens à qui quelqu’un commence à plaire.
Il y a un avenir à envisager, un foyer, peut-être des enfants, toute une vie. L’état amoureux n’est pas à lui seul la finalité de cette rencontre. Mais il faut bien avoir envie de cette personne-là. Avoir envie qu’elle revienne, qu’elle nous parle encore.
On ne va pas épouser une liste de qualités.
Toutes les rencontres n’aboutissent pas, d’ailleurs. Parfois l’un voudrait continuer et l’autre non. Parfois on hésite. Le cadre ne supprime ni la déception ni l’incertitude. Ce serait trop simple, et l’émission aurait sans doute beaucoup moins d’intérêt.
Je n’ai pas regardé Vort en me demandant si cette façon de se rencontrer était meilleure qu’une autre. Ce qui m’intéresse, c’est ce qui arrive à passer à travers un dispositif aussi codifié. Cette petite agitation intérieure qu’aucun marieur, aussi expérimenté soit-il, ne peut susciter à volonté.
Deux personnes se retrouvent autour d’une table. Deux univers, en fait. Avec tout ce qu’elles ont vécu, reçu, espéré, tout ce qu’elles ne savent pas encore dire d’elles-mêmes. Et quelquefois elles vont se reconnaître assez pour vouloir faire alliance.
Cela me paraît toujours aussi extraordinaire. Même dans un hall d’hôtel, même avec une boisson sans artifice et des questions préparées. Il y a quelque chose d’un réalisme magique dans cette scène si banale où une vie peut changer.
Mais en regardant Vort, je découvre aussi autre chose. Cette manière dont la loi juive entre dans le détail de la vie. Elle accompagne jusqu’au geste que l’on esquisse vers l’autre, jusqu’à la distance entre deux personnes qui commencent à se plaire.
À travers les discussions du Talmud et toute la tradition juridique qui se poursuit après lui, les situations les plus ordinaires deviennent matière à réflexion : manger, travailler, parler, aimer. Comment fait-on ? Qu’est-ce qui nous engage ? Quelle place laisse-t-on à l’autre ?
Pour moi qui viens de France, voir cela depuis Israël prend un relief particulier. Ce monde religieux que je regarde sur un écran appartient aussi aux rues que je traverse. Je peux croiser ces jeunes gens, leurs familles, dans un quartier, dans un bus. Leur manière de vivre fait partie du pays où je vis, même si elle n’est évidemment pas celle de tous les Israéliens.
C’est peut-être cela que j’apprends ici, peu à peu : ce que signifie vivre dans une société juive. Avec ses désaccords, ses libertés, ses façons très différentes d’être juif. La tradition y prend une présence quotidienne, parfois toute simple, parfois déroutante. Elle déborde les lieux où je m’attendais à la trouver. Et la voilà jusque dans une émission sur Netflix.
Le mot « immanence » me vient pour dire cette sensation. Quelque chose que l’on habite, qui entre dans la vie ordinaire. On en goûte un autre fruit.
Alors je reviens à ces deux personnes autour de leur table. À tout ce qui les accompagne déjà lorsqu’elles s’assoient l’une en face de l’autre : une éducation, des textes, des familles, une certaine idée de la vie à construire. Et malgré tout ce monde omniprésent avec elles, il reste ce moment que personne ne peut vivre à leur place.
Celui où elles se regardent et où, peut-être, elles se plaisent.
Joanne Sarah Ankri
Écrivain
Pour découvrir l’émission Vort :
Retrouvez l’émission et ses épisodes sur le site officiel de Reshet 13
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