On connaît Bat Ye’or l’historienne, ses travaux, ses combats et les controverses qui accompagnent son nom. Mais connaît-on véritablement la romancière ? Yana Grinshpun a lu Moïse, Élie et Ghazal en français, puis leur traduction anglaise réunie sous le titre Under the Crescent. De cette double traversée, elle rapporte bien davantage qu’une analyse littéraire : une réflexion sur la langue, la mémoire, l’exil, la violence de l’Histoire et la puissance du roman à rendre vie aux mondes disparus. Une lecture d’une rare intensité, dans laquelle l’érudition n’efface jamais l’émotion.
HaBayta vous avait promis de publier la recension par Yana Grinshpun de “Under the Crescent
Six questions à Yana Grinshpun
1. Yana, vous avez lu en français “Moïse”, “Élie” et “Ghazal”, puis leur traduction anglaise réunie sous le titre “Under the Crescent”. Commençons par la littérature : quelle romancière avez-vous découverte derrière Bat Ye’or l’historienne ? Qu’est-ce qui vous a le plus frappée dans son écriture ?
Avant de vous répondre, je dois préciser qu’après le 7 octobre, je n’ai rien pu lire qui relevait de la « littérature », tant ma capacité de tirer plaisir de la lecture était paralysée par la douleur. La littérature est étroitement liée à la capacité de jouir du texte ; or, après le 7 octobre, cela m’est devenu strictement impossible. Lire Bat Ye’or historienne, témoin et connaisseuse du jihad et de son fonctionnement relevait de l’envie de comprendre la tragédie que le peuple juif a revécue il y a trois ans. L’interviewer sur ma chaîne « Perditions idéologiques » relevait de la nécessité de faire entendre sa voix, ses analyses d’une grande finesse et son érudition phénoménale.
Un jour, il y a deux ans, un paquet m’est parvenu, adressé par Olivier Véron, l’éditeur de Bat Ye’or. J’y ai trouvé quatre romans : la trilogie Moïse, Élie, Ghazal, ainsi que le roman Mon dernier khamsin. Bat Ye’or m’avait beaucoup parlé de son travail littéraire de romancière pendant nos rencontres, en insistant sur l’importance de l’écriture romanesque pour elle ; mais j’étais plus concentrée sur l’œuvre d’historienne avant de recevoir ce cadeau d’Olivier Véron. Et j’ai commencé la lecture…
Dans ce qui suit, je crains de ne pas avoir le talent suffisant pour rendre compte de l’immense œuvre littéraire à laquelle j’ai été confrontée.
Ce fut une véritable plongée dans un monde que je ne connaissais que vaguement, d’abord grâce à mes amitiés israéliennes avec les enfants de Juifs irakiens, marocains, perses, dont les parents me racontaient leur passé dans le monde arabe. Les études historiques de Bat Ye’or, de Shmuel Trigano et de Georges Bensoussan m’ont par la suite beaucoup appris. Mais aucun livre d’histoire ne m’a plongée avec autant de force que ces romans dans le monde juif dominé par le pouvoir islamique de l’Empire ottoman au début du XIXe siècle. Les personnages de Bat Ye’or sont d’un réalisme incroyable, grâce au talent littéraire hors du commun de l’écrivaine. Elle a réussi à restituer la langue de chaque époque décrite dans la trilogie. Les personnages de Moïse parlent la langue des Juifs vivant dans le monde musulman de l’Égypte du début du XIXe siècle : la langue de la Torah et du Talmud, la langue des prophètes. Ils habitent un ghetto juif misérable nommé Sa’ar, situé dans le roman à Zuweila, un des quartiers du vieux Caire ; ils sont porteurs de cette culture prophétique et messianique et ne parlent, ni ne pensent, que dans cette langue, langue que la romancière Bat Ye’or a su incarner en chacun d’eux. Ceux d’Élie vivent entre deux mondes : le monde de la dhimmitude et celui de la libération, celui de l’autodétermination du peuple juif et de la haine arabo-chrétienne concomitante. Ce ne sont plus les prophètes qui parlent, ce sont les guerriers et les haluzim dont on entend le langage, comme on entend les discours enflammés du nazisme qui gagne le monde entier avant d’être tu pour une courte période après la défaite hitlérienne. Quant à Ghazal, témoin de l’exode du dernier Juif égyptien, petite-fille d’Élie, elle vit dans le monde kafkaïen de l’époque nassérienne, l’époque de la peur et des ténèbres, le monde de la destruction bureaucratique, administrative et physique des Juifs d’Égypte. Ghazal ressemble au personnage de K. de Kafka (la comparaison n’est jamais raison, mais elle situe la sensation connue de l’absurde que seule la littérature peut (re)créer). Le monde qu’elle décrit, qu’elle respire et dont elle parle, ressemble drôlement au monde d’aujourd’hui, le monde où l’islam devient la principale force oppressive et dominante. Je parle de la contemporanéité qui est la nôtre, pas seulement de la temporalité romanesque. Ghazal est différente de tous les personnages de la trilogie : elle vit après la reconstruction de l’État d’Israël et témoigne de la volonté farouche d’extermination de cet État par le monde arabe, notamment par l’Égypte pro-nazie. Convoquée par un bureaucrate qui dresse les listes de Juifs, elle remarque intérieurement avec perspicacité : « Ils sont désespérés parce que nous existons toujours » - ce qui est le cas de la grande majorité du monde arabe, épaulé aujourd’hui par la gauche européenne. Si l’on « traduit » le contexte de Ghazal dans notre époque, on s’y retrouve parfaitement. Ghazal, accusée d’ourdir un complot contre le pouvoir, comme le sont tous les Juifs, établit le lexique utilisé par le régime de Nasser, pour l’apprendre et savoir bien l’utiliser. Ce lexique ressemble étrangement à celui qu’on entend à longueur de journée en Europe : « Nazis israéliens, résistance palestinienne, colonisation et occupation des territoires palestiniens ». Les conversations de café dans le roman portent sur la nature « colonialiste et impérialiste » des Juifs et s’accompagnent de la certitude que les Juifs, en provoquant Hitler, ont déclenché la Deuxième Guerre mondiale. Si le bavardage sur le colonialisme supposé des Juifs peut s’entendre dans tous les cafés de France, les réseaux sociaux regorgent aujourd’hui de cette ancienne accusation portée contre les Juifs, populaire dans le monde arabe. Ghazal, c’est nous aujourd’hui dans le monde contemporain.
2. Ces trois romans traversent plusieurs générations d’une famille juive d’Égypte et près de deux siècles d’Histoire. Qu’est-ce que la fiction permet ici à Bat Ye’or de montrer, de faire sentir ou de transmettre que son travail d’historienne ne transmet pas de la même manière ?
La lecture des documents historiques qui permettent d’écrire l’histoire est un travail scrupuleux et souvent ennuyeux. Tous ne peuvent pas lire une masse de documentation importante et reconstruire une époque qui surgit de ces documents. En revanche, tous sont capables de lire un roman qui fait vivre les corps, les amours, les haines, les passions et les contradictions des êtres humains, témoins et acteurs des événements historiques. On ne s’émeut pas de la même manière en lisant les documents administratifs qui préconisent aux Juifs de changer de trottoir ou de baisser la tête devant un musulman, de supporter humblement les pires injures, qu’en suivant Moïse dans les rues de Zuweila. On ne peut comprendre l’assujettissement de populations entières et l’esclavage sexuel par l’islam conquérant dans les livres d’histoire de la même manière que lorsque l’on écoute Inji, une jeune chrétienne vendue au harem turc, où sa maîtresse, Nurmahal, juive yéménite, qui a été achetée pour décorer le harem du pacha turc. On vit dans sa chair de lecteur les souffrances et les tensions qui déchirent les personnages, complexes et contradictoires, de cette trilogie. La littérature permet de sentir le passage des mondes, de participer, à travers les personnages, au mouvement de l’histoire : de Sa’ar quasi médiéval au monde de l’électricité et du téléphone, en passant par la modernité. Les mouvements historiques complexes qui traversent l’époque - la confrontation du pan-arabisme, sa différence avec le pan-islamisme, la naissance de l’État d’Israël, la décomposition de l’Empire turc, les coulisses des rapports conflictuels des puissances européennes - font partie des événements dramatiques de l’histoire. Ceux qui n’y connaissent rien apprennent, dans les monologues intérieurs de Kemal pacha ou du chrétien syrien Georges, pourquoi la France et la Grande-Bretagne soutenaient le pan-arabisme majoritairement chrétien contre le pan-islamisme. Les alliances contre nature entre les chrétiens dhimmis et leurs oppresseurs musulmans, le rejet du sionisme par une frange importante du monde juif, les luttes intestines entre la France et la Grande-Bretagne lors des partages des mandats : ces événements qu’on peut analyser sèchement, en en faisant des cours, des conférences et des pavés historiques, deviennent incroyablement présents, car vécus à travers la chair même des personnages, traversés par la nécessité de survivre mais aussi par l’obligation de trahir pour survivre.
On disait de l’écrivain russe Nikolaï Gogol qu’il a proposé la première description littéraire du pogrom de Juifs perpétré par les cosaques. Bat Ye’or a décrit le génocide arménien avec une force littéraire que je n’ai personnellement rencontrée que chez Franz Werfel, dans Les Quarante Jours du Musa Dagh. Les horreurs de l’extermination préméditée des Arméniens, la déportation, les camps de concentration, les wagons à bétail qui transportaient les femmes et les enfants vers la mort font frémir le lecteur qui, même en connaissant l’histoire, s’incorpore à la marche de la mort de ces femmes et de ces enfants arméniens menés à la mort par les troupes turques. Le lecteur assiste à la mise à mort du monde chrétien levantin, abandonné par les puissances européennes, trahi par la Russie. Et cette mise à mort est concomitante des massacres incessants des Juifs dans une lointaine province ottomane qui devient l’objet de concupiscence des grands pays. La littérature fait vivre l’Histoire, la fait ressentir et pas seulement intellectualiser, la fait pénétrer non seulement dans la raison, mais dans la conscience.
3. Vous avez ce privilège assez rare d’avoir lu l’œuvre dans les deux langues. “Under the Crescent” est, dites-vous, une traduction fidèle des trois romans français. Mais une œuvre change-t-elle malgré tout lorsqu’elle change de langue et devient un seul volume ? Avez-vous retrouvé exactement la même voix, le même rythme, la même émotion — ou avez-vous perçu quelque chose de différent dans cette nouvelle incarnation anglaise ?
J’ai un rapport très proche avec l’anglais, que j’ai appris avant d’apprendre le français. L’anglais était pratiquement ma langue seconde après ma langue maternelle, jusqu’au moment où j’ai lié ma vie au français, qui est devenu ma langue de pensée, ma langue de travail, ma langue d’enchantement littéraire, ma langue d’écriture et la langue de ma vie familiale. J’ai été happée par la force de l’écriture batyeorienne en français ; je l’ai été encore une fois, et même avec plus de force, en anglais — peut-être parce que l’anglais garde cette étrangeté que le français n’a plus pour moi. Les traducteurs ont su rendre avec brio les univers différents des trois romans. Je dirais que la lecture en anglais m’a fait revivre les tourments des personnages avec même plus de force, et m’a fait prêter attention à ce qui m’avait échappé à la lecture en français. Le style biblique de Moïse, les citations de la Torah et des Prophètes ont été très bien rendus par les traducteurs qui, d’après ce que je sais de Bat Ye’or, ont étroitement travaillé avec les éditions bibliques de l’époque. N’étant pas professionnelle de la traduction, je ne saurais dire si l’œuvre est « différente » : elle l’est certainement un peu, ne serait-ce qu’à cause des structures phrastiques différentes dans les deux langues, des nuances de sens des adjectifs, de la signification des expressions figées, par exemple. Mais je peux dire, comme lectrice aguerrie dans les deux langues, que la traduction anglaise n’a pas trahi l’esprit de l’écriture romanesque de Bat Ye’or : elle a gardé le rythme de la narration tout au long de la trilogie, en respectant le souffle français de l’écriture. Ce n’est pas parce que les romans ont été réunis dans un seul volume que cela change quelque chose — bien au contraire, cela permet de voir matériellement la continuité de l’histoire familiale.
4. Bat Ye’or porte des thèses historiques fortes. On pourrait donc craindre que le roman ne soit qu’une démonstration de ces thèses par d’autres moyens. Est-ce jamais votre sentiment à la lecture ? Ou les personnages existent-ils pleinement comme personnages, avec leurs contradictions, leurs aveuglements, leurs désirs, au point parfois d’échapper à l’historienne qui les a créés ?
Pourquoi craindre ? Je pense qu’il ne s’agit pas seulement de thèses historiques, mais de faits historiques incontestables que le présent amnésique ignore et qui permettent de comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui. Le statut de dhimmi dans le monde musulman n’est pas une thèse, c’est un fait ; les conditions atroces de vie des peuples opprimés et conquis par l’islam ne sont pas une supposition, ce sont des faits historiques incontestables. De nombreux documents historiques l’attestent sans équivoque. D’ailleurs, la sortie du livre Dhimmi, qui a révolutionné l’approche historique, a précédé la publication des romans. Donner vie et chair à ces souffrances humaines, donner une voix à ces populations réduites au silence, maltraitées, déportées, exterminées ; faire parler, crier, hurler l’Histoire — l’histoire de la reconstruction d’Israël, l’histoire du partage de l’Empire ottoman, l’histoire du XXe siècle, la montée du fascisme et du nazisme et son alliance avec l’islam — par les personnages qui incarnent le vécu de ces cataclysmes est une prouesse littéraire phénoménale. Le lecteur entend les voix des grandes figures de cette Histoire : celle d’André Mandelstam, le grand juriste et spécialiste de l’Empire ottoman, et celle de Naguib Azuri, à qui on « doit » la naissance et la conceptualisation du pan-arabisme. Il rencontre des proches de Haj Amin al-Husseini et ses amis nazis méprisant les Juifs — et c’est une chance inouïe de pouvoir entrer dans leur conscience, entendre leur pensée, sentir leur haine, grâce au talent littéraire de Bat Ye’or. Ses personnages participent des grands mouvements politiques des époques qu’elle décrit : certains fonctionnent comme l’incarnation des idées, d’autres comme témoins des cataclysmes majeurs qu’a vécus le monde entier en général et le peuple juif en particulier. Quand on lit un livre d’histoire, on ne comprend pas ce que la haine veut dire. Quand on entend le fils du pacha turc, l’héritier et le témoin de la chute de l’Empire turc, Kemal, hurler à son ami d’enfance Elie, qu’il ferait tout pour exterminer les Juifs, on tressaille. La force de l’écriture littéraire de Bat Ye’or est dans la vie, les passions, le désespoir et la déchirure de ses personnages.
Par exemple, en lisant Élie, j’ai été fascinée par le personnage de Kemal, l’antithèse d’Élie. Bat Ye’or a mis dans sa bouche les idées des islamistes modernes qui ont compris qu’il fallait exploiter le potentiel de la science européenne tout en s’en servant pour la conquête islamique. On trouve exactement la même analyse dans un ouvrage peu connu du grand public, mais bien étudié par tous les services de renseignement européens : celui d’Enyo, L’Anatomie d’un désastre, où cette haute fonctionnaire européenne analyse comment l’islam aujourd’hui a su s’emparer des acquis occidentaux pour les retourner contre l’Occident.
Les personnages de Bat Ye’or disent avec une grande éloquence leur amour et leur haine — une haine tellement viscérale et inextinguible qu’on tressaille en la lisant. Mais ce tressaillement n’est pas que littéraire : j’ai vu cette haine dans les yeux des foules palestinistes hystérisées qui criaient « Mort aux Juifs » après le 7 octobre lors de toutes leurs manifestations, exactement comme les foules égyptiennes qui courent les rues du Caire pour piller, agresser et tuer les Juifs restants.
5. La publication de “Under the Crescent” ouvre désormais cette fresque à un vaste lectorat anglophone, dont une partie connaît peu l’histoire des Juifs d’Égypte et, plus largement, celle des Juifs du monde arabe. Qu’est-ce que ces lecteurs vont découvrir que, selon vous, ils connaissent mal — ou regardent habituellement autrement ?
Je ne peux que présumer les abîmes de l’ignorance de la majorité des Juifs anglophones, notamment américains — qu’on me pardonne cette outrecuidance, fondée sur une expérience personnelle. La preuve, c’est le vote massif des Juifs new-yorkais pour le proche des Frères musulmans, Mamdani, qui pourrait très bien être un des personnages des livres de Bat Ye’or. C’est ne rien connaître, ne rien comprendre au monde qui les entoure : le monde où l’idéologie de l’islam n’a pas changé d’un iota, où l’attitude à l’égard des Juifs est restée la même — seul le costume discursif a changé, adapté à la modernité. Les lecteurs, quels qu’ils soient, découvriront un monde dont ils ignorent tout : le monde de soumission, de dhimmitude, l’histoire du pan-arabisme et du pan-islamisme, le rôle des puissances européennes qui se partageaient le monde après la victoire de 1918, le refus du Vatican de protéger les chrétiens et de laisser les Juifs retourner sur leur terre, l’histoire du génocide arménien, l’attitude de l’islam conquérant à l’égard des peuples conquis, l’alliance islamo-chrétienne et l’alliance islamo-nazie, les pogroms en Erez Israel, l’ambiance de l’Égypte nassérienne et la fin des Juifs égyptiens. Tout cela saupoudré de récits de changements des mœurs, des comportements, de mode et de musique. Le lecteur découvrira surtout un grand amour d’Israël et de son peuple, qui a mû Bat Ye’or lors de l’écriture de ses livres.
6. Bat Ye’or est une historienne admirée et respectée par certains, fortement contestée par d’autres, et parfois -signe des temps- davantage connue à travers les controverses qui entourent son nom qu’à travers ses livres, son oeuvre. Après avoir lu “Moïse”, “Élie”, “Ghazal”, puis “Under the Crescent”, si je vous demandais d’oublier un instant tout cela et de ne parler que de littérature : que diriez-vous de Bat Ye’or écrivaine ?
En plus d’être l’un des plus grands historiens de notre siècle, elle est aussi un immense écrivain. J’ai déjà mentionné la force de son travail stylistique et langagier, adapté à chaque époque historique. Si Moïse parle encore la langue du raya résigné, son fils Behor, plus éduqué, plus « libre » grâce aux décrets sur la tolérance à l’égard des non-musulmans, et pouvant fréquenter la bourgeoisie turque, parle la langue des Juifs qui vivent l’époque charnière de la fin du XIXe siècle. La langue d’Élie est celle d’un jeune sioniste qui passe du messianisme du ghetto à la réalisation du rêve du retour. Les moments de sa rencontre avec le jeune sioniste de l’Europe de l’Est, Karlskov, sont absolument remarquables. Leurs dialogues résument mieux que tous les livres d’histoire la différence entre les mondes juifs de l’époque : le monde juif arabe et le monde juif européen, qui s’ignorent. Les conditions de vie des ashkénazes et des sépharades ont été également misérables dans le monde chrétien et le monde musulman ; les massacres terribles avaient lieu non seulement à Kichinev et à Odessa au début du XXe siècle, mais aussi à Safed (Tsfat, en 1834) sous Ibrahim Pacha, ainsi qu’à Damas, à la suite de l’affaire de Damas (l’accusation fabriquée de toutes pièces et soutenue par le consul français Ulysse de Ratti-Menton). Mais le jeune ouvrier juif Karlskov ignore tout cela, comme l’ignoraient les haluzim européens.
Le destin des chrétiens, leurs tourments, leurs souffrances, leur rapport aux Juifs et au sionisme, leur déchirement face à un pan-arabisme en voie d’islamisation qui leur proposait protection à condition de participer à la guerre contre les Juifs : tout cela est merveilleusement incarné par les personnages d’Élie.
Le lecteur appréciera aussi l’incroyable voyage dans le désir érotique, tant féminin que masculin. C’est cela aussi la force de l’écrivain : se transformer en ses personnages. Que ce soit Moïse ou Élie, Nurmahal ou Rebecca, Bat Ye’or fait vivre leur désir, la flamme humaine des corps, l’érotisme, de manière captivante.
Bat Ye’or excelle dans les monologues intérieurs de ses personnages. Qu’il s’agisse de Juifs, de chrétiens ou de Turcs, cet art permet de vivre avec eux jusqu’aux émotions les plus enfouies.
Bat Ye’or n’est pas seulement une grande historienne, mais un immense écrivain de notre modernité, dont l’œuvre devrait faire partie du patrimoine littéraire européen et doit être étudiée au même titre que les grands romans historiques bien écrits du XXe siècle.
Yana Grinshpun
Entretien mené par Sarah Cattan pour HaBayta
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Yana Grinshpun est linguiste et analyste du discours. Docteure en sciences du langage, elle travaille notamment sur les discours idéologiques, l’antisémitisme contemporain et les représentations d’Israël. Elle a fondé Perditions idéologiques. Elle conduit aujourd’hui un important travail de conservation et d’archivage* de l’œuvre de Bat Ye’or, auquel HaBayta consacre également ce jour un article.
* → Soutenir le projet d’archivage de l’oeuvre de Bat Ye’Or
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