À Yom Kippour, la liturgie ne dit pas : « ils ont fauté ». Elle dit : « nous avons fauté ». Trois ans après le 7 Octobre, Serge Siksik interroge ce passage du “ils” au “nous”, puis du “nous” au “je”. Non pour effacer les responsabilités, mais pour poser la question que nulle commission d’enquête ne peut poser à notre place : qu’avons-nous fait de notre frère — et avons-nous vraiment changé ?
À Rosh HaShana, nous nous sommes demandé si nous savions encore faire peuple.
Dix jours plus tard, Yom Kippour retire la dernière protection.
Cette fois, plus de shofar derrière lequel nous abriter.
Plus d’ennemi à accuser.
Plus de gouvernement.
Plus d’état-major.
Plus de droite, plus de gauche.
Plus personne.
Nous.
Et un mot terrible : Ashamnou. Nous avons fauté.
Pas « ils ».
Nous.
Pourquoi d’ailleurs « nous » ?
Pourquoi la liturgie de Kippour ne dit-elle presque jamais « ils ont fauté » ? Cela, on le comprend aisément.
Mais pourquoi ne dit-elle pas davantage : « j’ai fauté » ?
La question ouvre une brèche.
Peut-être parce qu’à Kippour, il existe trois pronoms : ils, nous, je.
Le premier est celui derrière lequel nous passons notre vie à nous protéger.
Ils ont divisé le pays.
Ils ont échoué.
Ils ont attisé la haine.
Ils n’ont rien compris.
Ils sont responsables.
Et parfois, c’est vrai.
Kippour n’abolit ni la justice, ni la faute individuelle, ni la nécessité de désigner les responsabilités.
Mais Kippour fait disparaître le « ils ».
À sa place, depuis des siècles, le Juif frappe sa poitrine et dit :
Ashamnou. Bagadnou. Gazalnou.
Nous avons fauté.
Nous avons trahi.
Nous avons volé.
Pourquoi « nous » ?
Parce que la faute peut être individuelle, mais que la responsabilité juive ne l’est jamais totalement.
כל ישראל ערבים זה בזה — Kol Israël arevim zeh bazeh.Tout Israël est garant l’un de l’autre.
Le « nous » de Kippour ne dilue donc pas ma responsabilité dans celle des autres. Il fait exactement l’inverse : il m’interdit de m’extraire du peuple pour me déclarer innocent.
Et alors surgit le troisième pronom.
Je.
Car toute l’exigence de Kippour tient peut-être dans ce mouvement : sortir du « ils », assumer le « nous », pour finalement se retrouver seul face au « je ».
Quelle fut ma part dans ce que nous sommes devenus ?
Mais avant même Kippour, les Seli’hot nous auront lancé cette phrase venue traverser les siècles :
בן אדם, מה לך נרדם — Ben Adam, ma lekha nirdam ?
Fils de l’homme, qu’as-tu à dormir ?
Dormir ?
Après tout cela ?
Trois ans après le 7 Octobre, la question devient presque insoutenable.
Nous cherchons des responsables. Nous avons raison. Une démocratie doit enquêter, juger, comprendre. Mais Kippour pose une question qu’aucune commission d’enquête ne pourra poser à notre place :
Et moi, qu’ai-je fait de mon frère ?
Celui que j’ai méprisé parce qu’il ne votait pas comme moi.
Celui dont j’ai caricaturé la foi.
Celui dont j’ai moqué l’absence de foi.
Celui que j’ai appelé traître, fasciste, gauchiste, messianique, parasite, vendu.
Puis le 7 Octobre est arrivé.
Et soudain celui que je ne supportais plus est monté dans un char pour me défendre.
Celui que je croyais appartenir à un autre Israël est mort pour le mien.
Voilà peut-être notre Al Het le plus insoutenable :
il aura fallu des assassins pour nous rappeler que nous étions frères.
Yom Kippour ne célèbre pourtant pas la culpabilité.
Il exige davantage : la transformation.
Le Rambam pose une condition redoutable à la téchouva véritable : être replacé devant la même situation et ne pas recommencer.
Alors regardons-nous. Trois ans après l’abîme, avons-nous réellement changé ?
Ou avons-nous enterré nos morts avant de reprendre nos querelles ?
Avons-nous transformé quelque chose, ou sommes-nous en train d’ajouter le 7 Octobre à la longue liste de nos commémorations ?
Dans quelques jours viendra Neïla.
Les portes se fermeront. Nous crierons Shema Israël. Le shofar retentira. Nous mangerons. Nous nous embrasserons. Et..., la vie recommencera.
C’est précisément là que commencera Kippour.
Car Dieu peut pardonner nos fautes.
Mais aucun pardon ne peut accomplir à notre place ce pour quoi nous demandons pardon.
Et peut-être existe-t-il quelque chose de plus grave encore que de tomber : être relevé, pardonné, rendu à la vie et recommencer exactement comme avant.
Alors la question des Seli’hot reviendra, plus terrible encore :
בן אדם, מה לך נרדם ?
Fils de l’homme, après tout cela, comment peux-tu encore dormir ?


