Après le texte de Marc Reisinger* publié dans Débat, Serge Siksik prend à son tour la parole. Non pour lui opposer mécaniquement une thèse contraire, mais pour déplacer la question : au-delà des coupables du 7 octobre — qui ne sauraient être confondus avec ceux qui n’ont pas su empêcher le massacre — qui, en Israël, doit répondre de ce qui n’a pas été vu, compris, anticipé ou empêché ? Du militaire au politique, du renseignement à la responsabilité civique, il remonte la chaîne. La disputatio continue.
Serge Siksik
08 sept 2026
Le 7 octobre : QUI DOIT REPONDRE ?
De la culpabilité des uns à la responsabilité des autres
Il existe des catastrophes après lesquelles un pays cherche des coupables. Le 7 octobre exige davantage d’Israël : qu’il recherche les responsabilités.
La différence n’est pas sémantique. Elle est juridique, politique, morale et peut-être même métaphysique. Le coupable est celui qui a commis une faute dont l’imputabilité peut être établie. Le responsable est celui qui doit répondre de ce qu’il a fait, mais aussi parfois de ce qu’il n’a pas fait, de ce qu’il savait, de ce qu’il aurait dû savoir, de ce qu’il avait mission d’empêcher ou de ce qu’une fonction lui imposait de prévoir.
Il faut commencer par l’évidence, parce qu’à force d’interroger nos propres défaillances nous risquerions presque de l’oublier : les coupables du 7 octobre sont d’abord ceux qui ont conçu, préparé, ordonné et exécuté le massacre. Ceux qui ont franchi la frontière pour assassiner, violer, brûler, enlever. Ceux qui ont organisé cette entreprise et ceux qui l’ont rendue possible en connaissance de cause. La recherche légitime des responsabilités israéliennes ne doit jamais devenir une étrange inversion morale où le crime finirait par peser davantage sur celui qui n’a pas su l’empêcher que sur celui qui l’a voulu et commis.
Mais cette évidence posée, une démocratie adulte ne peut s’en contenter.
Car entre être innocent du crime et être étranger à toute responsabilité existe un espace immense. C’est dans cet espace que se situe aujourd’hui l’une des interrogations les plus douloureuses d’Israël.
La tradition juive avait déjà posé cette question avec une exigence saisissante.
Le Talmud, dans Kiddouchin 43a, interroge les rapports entre celui qui accomplit matériellement un acte et celui qui, sans l’accomplir lui-même, contribue à sa réalisation. Il rappelle le principe ein chalia’h lidvar aveira — « il n’y a pas de délégation en matière de transgression » : celui qui commet lui-même la faute ne peut s’en décharger en invoquant celui qui l’a mandaté. Mais la discussion ne s’arrête pas à cette responsabilité directe. Elle fait apparaître cette expression remarquable : דינא רבה ודינא זוטא — dina rabba ve-dina zouta, un jugement majeur et un jugement moindre.
Rachi introduit alors une notion essentielle : גורם — gorem, littéralement « celui qui cause » : non nécessairement l’auteur de l’acte, mais celui dont l’action, ou plus largement le rôle causal, contribue à créer les conditions dans lesquelles celui-ci devient possible.
Il ne s’agit évidemment pas de plaquer une catégorie talmudique sur le droit constitutionnel israélien du XXIe siècle. Il s’agit d’entendre la question vertigineuse qu’elle nous adresse : entre celui qui accomplit matériellement un acte et celui dont les décisions, les omissions ou les erreurs contribuent à le rendre possible, la responsabilité connaît-elle des degrés ?
Le 7 octobre nous oblige à regarder ces degrés.
Il y a celui qui tue. Celui-là est coupable.
Il y a celui qui donne l’ordre de tuer. Il est également coupable.
Mais il y a ensuite celui qui devait protéger. Celui qui devait renseigner. Celui qui devait analyser. Celui qui devait écouter. Celui qui devait douter. Celui qui devait prévoir. Celui qui devait décider. Celui qui devait contrôler ceux auxquels il avait confié la protection du pays.
Ils ne sont pas identiques. Leurs responsabilités ne sont ni de même nature ni de même intensité. Et précisément parce qu’elles ne sont pas identiques, elles doivent toutes pouvoir être examinées.
Le premier cercle israélien est naturellement celui de la sécurité. Une armée existe d’abord pour défendre un pays et sa population. Un service de renseignement existe pour discerner ce que l’ennemi prépare précisément lorsqu’il cherche à le dissimuler. Une chaîne de commandement existe pour que l’information remonte, soit confrontée, interprétée et transformée en décision.
Lorsque des citoyens doivent défendre pendant des heures leurs maisons et leurs familles alors que l’État n’arrive pas jusqu’à eux, quelque chose de plus grave qu’une erreur tactique s’est produit : le contrat élémentaire entre l’État et celui qu’il doit protéger a été rompu.
L’armée elle-même l’a reconnu dans ses enquêtes. Il faut mesurer la force d’un tel aveu. Il ne déshonore pas les soldats. Il distingue au contraire le courage extraordinaire de ceux qui se sont battus, parfois jusqu’à la mort, de la faillite d’un système qui n’avait pas imaginé que ce qu’il jugeait improbable pouvait survenir.
Mais la responsabilité militaire ne saurait servir de mur protecteur à la responsabilité politique.
Dans une démocratie, l’armée est subordonnée au pouvoir civil. Les renseignements éclairent ; les militaires recommandent ; le gouvernement décide. Ceux qui détiennent l’autorité suprême ne peuvent revendiquer la puissance de leur fonction lorsque les décisions réussissent et invoquer l’autonomie des professionnels lorsque survient la catastrophe.
La responsabilité politique commence donc au sommet de l’exécutif, mais elle ne s’y arrête pas.
Elle concerne l’ensemble de ceux qui, au gouvernement de cette époque, participaient à la conduite du pays ; ceux qui siégeaient dans les enceintes où se discutaient les questions de sécurité ; ceux qui détenaient les portefeuilles régaliens ; ceux auxquels revenaient la défense, les finances nécessaires à cette défense, la sécurité intérieure, la préparation du front civil, les arbitrages et les priorités nationales.
Cela ne signifie pas qu’ils soient tous coupables.
Cela signifie qu’ils doivent tous pouvoir répondre.
Répondre : voilà peut-être le sens le plus profond du mot responsabilité.
Non pas nécessairement être condamné. Non pas être désigné à la vindicte. Mais être en mesure de dire : voici ce qui dépendait de moi ; voici ce que je savais ; voici ce que j’ignorais ; voici pourquoi je l’ignorais ; voici ce que j’ai décidé ; voici ce que je n’ai pas suffisamment interrogé ; voici ce que j’aurais dû faire autrement.
Et plus la fonction était élevée, plus cette obligation de répondre est grande.
Il existe également une responsabilité institutionnelle différente, qui ne doit pas être artificiellement confondue avec celle de l’exécutif. Le premier Ministre n’ordonne pas aux divisions, ne dirige pas les renseignements et ne décide pas du déploiement des forces. Lui attribuer une responsabilité opérationnelle qu’il ne possède pas serait absurde. Mais au-delà de cette responsabilité politique, il en existe une autre, d’une nature différente, qui incombe au président de l’État : au sommet symbolique d’une nation existe une autre responsabilité : celle de la parole, de l’alerte morale, de la cohésion, de la capacité à rappeler à un peuple que ses divisions ne doivent jamais devenir plus importantes que ce qui le menace. Là encore, responsabilité ne signifie pas culpabilité. Elle signifie que toute fonction publique comporte une question à laquelle celui qui l’occupe doit un jour répondre : qu’avez-vous fait de l’autorité, même symbolique, qui vous avait été confiée ?
Mais une autre question dérange davantage encore.
Le 7 octobre est-il seulement la faillite des hommes qui occupaient leurs fonctions le 6 octobre ?
Ce serait peut-être trop simple.
Une conception stratégique ne naît pas en une nuit. L’idée qu’un ennemi est contenu, dissuadé, préoccupé par son bien-être économique, soucieux de gouverner plutôt que de combattre, s’installe progressivement. Une frontière que l’on pense pouvoir protéger essentiellement par la technologie n’est pas décidée un vendredi soir. La confiance dans le renseignement électronique, l’idée que nous connaissons suffisamment notre ennemi pour prévoir sa rationalité, la conviction qu’une puissance militaire considérable interdit certaines audaces à l’adversaire : tout cela appartient à une histoire plus longue.
La responsabilité devient alors cumulative.
Elle ne s’arrête ni à un mandat ni à une date. Elle traverse plusieurs gouvernements, plusieurs ministres, plusieurs chefs militaires, plusieurs générations de responsables du renseignement. Elle concerne des doctrines auxquelles des hommes de sensibilités politiques différentes ont successivement adhéré, jusqu’à transformer certaines hypothèses stratégiques en certitudes institutionnelles.
C’est ici que la notion de gorem prend toute sa profondeur.
La faillite israélienne du 7 octobre ne se réduit donc probablement pas à une décision, à une institution ou à un homme. Elle est l’aboutissement d’une chaîne de certitudes, de choix et de renoncements accumulés au fil des années.
Des certitudes se sont additionnées. Des signaux ont été interprétés à travers ces certitudes. Des choix budgétaires et militaires ont suivi. Une représentation de l’ennemi s’est progressivement transformée en vérité institutionnelle. Et lorsque les faits contredisent une doctrine trop profondément installée, l’esprit humain possède cette terrible faculté : il commence par corriger les faits plutôt que la doctrine.
Le 7 octobre fut aussi la catastrophe d’une certitude.
Alors faut-il encore élargir le cercle ?
Jusqu’à nous ?
La question est dangereuse. Elle doit être posée avec une infinie précaution, car rien ne serait plus obscène que de suggérer aux habitants des kibboutzim massacrés, aux familles endeuillées, aux otages ou aux soldats tombés qu’ils partageraient une quelconque responsabilité dans le crime qui les a frappés.
Non.
Nous ne sommes pas tous coupables.
Mais une démocratie nous interdit peut-être de dire trop facilement : je ne suis responsable de rien.
Nous élisons. Nous débattons. Nous approuvons ou refusons des priorités. Nous nous habituons parfois à certaines menaces. Nous nous enfermons dans nos querelles. Nous acceptons que l’essentiel disparaisse derrière l’urgent. Nous pouvons finir par considérer l’existence même de l’État, sa puissance, son armée, sa technologie, comme des garanties naturelles alors qu’elles ne sont jamais que des constructions humaines fragiles qu’il faut chaque jour surveiller, interroger et défendre.
Cette responsabilité-là n’est ni pénale, ni militaire, ni gouvernementale. Elle est civique.
Elle ne nous rend coupables de rien. Elle nous rend dépositaires de quelque chose.
Peut-être est-ce précisément pour cela qu’Israël doit aller jusqu’au bout de l’examen du 7 octobre. Non pour offrir une tête à la colère publique. Non pour permettre à un camp politique de condamner l’autre. Non pour décider à l’avance que tout vient d’un homme, ni pour décider à l’avance que cet homme ne répond de rien.
Une enquête dont on connaît le coupable avant qu’elle commence n’est plus une enquête.
Une enquête à laquelle on interdit de trouver des responsables n’en est pas davantage une.
Il faudra donc examiner la chaîne entière : le politique et le militaire, le renseignement et l’opérationnel, ceux qui étaient là et ceux qui avaient construit auparavant les doctrines dont ils avaient hérité. Et il faudra distinguer la faute personnelle, l’erreur de jugement, la responsabilité hiérarchique, la responsabilité politique, la responsabilité institutionnelle et cette responsabilité historique plus difficile à saisir qui appartient parfois à toute une époque.
Le judaïsme nous enseigne quelque chose de profondément inconfortable : l’homme n’est pas seulement interrogé sur ce qu’il a fait. Il peut l’être aussi sur ce qu’il pouvait empêcher.
La Guemara, dans Chabbat 54b, va jusqu’à enseigner que celui qui avait la possibilité de protester contre les fautes de sa maison et ne l’a pas fait peut-être saisi pour elles ; puis elle élargit le principe aux habitants de sa ville et même, pour celui qui en possède réellement la capacité, au monde entier.
Plus l’influence est grande, plus s’élargit le cercle de ce dont il faut répondre.
Voilà peut-être notre dina rabba et notre dina zouta.
Non pas un tribunal improvisé où chacun désignerait son adversaire politique. Mais une gradation exigeante de la responsabilité.
Certains ont tué.
D’autres ont ordonné de tuer.
D’autres n’ont pas vu.
D’autres n’ont pas compris.
D’autres auraient dû demander davantage.
D’autres avaient la charge de ceux qui auraient dû comprendre.
D’autres encore avaient hérité d’une conception qu’ils n’ont pas suffisamment remise en cause.
Et nous tous avons désormais une responsabilité qui ne peut être déléguée : comprendre pourquoi.
Car le véritable enjeu n’est finalement pas de savoir sur qui faire peser le passé.
Il est de savoir qui prendra en charge l’avenir.
Le 7 octobre nous a appris dans le sang qu’un État peut être puissant et demeurer vulnérable ; qu’une armée exceptionnelle peut se tromper ; qu’un renseignement sophistiqué peut ne pas voir ; qu’un gouvernement peut disposer d’informations sans nécessairement en mesurer la portée ; qu’une société brillante peut devenir prisonnière de ses certitudes.
Rechercher les responsabilités n’est donc pas affaiblir Israël.
C’est exactement l’inverse.
C’est refuser que nos morts soient réduits à une fatalité, que nos erreurs soient ensevelies avec eux et que nos certitudes d’hier deviennent les catastrophes de demain.
Dans le judaïsme, la faute n’est jamais le dernier mot. Après elle existe la techouva. Mais la techouva commence par une chose redoutablement simple : reconnaître.
Reconnaître ce que nous avons fait.
Reconnaître ce que nous n’avons pas fait.
Reconnaître ce que nous n’avons pas voulu voir.
Nous ne sommes pas tous coupables du 7 octobre.
Mais désormais, face à ce qu’il nous appartient d’en comprendre et d’en réparer, nul ne peut prétendre n’être responsable de rien.
Serge Siksik, VP de Smart Klita
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