Alors que les Israéliens votent ce mardi, notre enquête sur les responsabilités dans le massacre du 7 octobre 2023 atteint une nouvelle étape. Avertissements étrangers, alertes du renseignement, témoignages d’anciens responsables, transcriptions contestées : les éléments se sont accumulés. Certains sont documentés, d’autres demeurent contradictoires. Trois ans après le massacre, que savons-nous réellement ? Et que reste-t-il à établir ?
Le 27 septembre dernier, HaBayta publiait son cinquième point d’étape consacré à une question simple en apparence : qui savait quoi avant le 7-Octobre ?
Nous avions reconstitué plusieurs circuits d’alerte et commencé à examiner les décisions prises au sommet de l’État israélien dans les semaines précédant le massacre.
Depuis, les révélations se sont succédé.
D’anciens responsables du renseignement ont parlé. Le secrétaire militaire de Benjamin Netanyahu a rompu le silence. Des documents judiciaires ont été rendus publics. Les archives du cabinet du Premier ministre sont devenues elles-mêmes un objet de controverse.
Et les familles des victimes, trois ans après le massacre, réclament toujours une commission d’enquête d’État indépendante.
À l’heure où les Israéliens se rendent aux urnes, il nous paraît nécessaire de distinguer ce que ces nouvelles informations établissent, ce qu’elles suggèrent et ce qu’elles ne permettent toujours pas de conclure.
1. Les avertissements existaient. Leur portée reste discutée.
Notre enquête avait notamment suivi le témoignage de Sufian Abu Zaida, ancien responsable palestinien, qui affirme avoir reçu de Yahya Sinwar, à la mi-septembre 2023, un message destiné aux Israéliens.
Un avertissement suffisamment inhabituel pour provoquer, selon son récit, des vérifications immédiates auprès de lui.
Nous avions également examiné les informations concernant les renseignements égyptiens et émiratis.
La révélation la plus retentissante demeure celle de Shlomi Eldar et Ruth Yuval : Mohammed ben Zayed, président des Émirats arabes unis, aurait personnellement averti Benjamin Netanyahu qu’un événement majeur se préparait du côté du Hamas.
Plusieurs enquêtes journalistiques ont apporté des corroborations à ce récit.
Netanyahu le dément catégoriquement.
Le ministère émirati des Affaires étrangères a refusé de commenter les conversations présumées entre dirigeants. Une source officielle émiratie citée ultérieurement par The National a, de son côté, opposé une réfutation indirecte, en rappelant que les questions de sécurité étaient traitées entre organismes compétents.
La distinction demeure fondamentale : l’existence de renseignements préoccupants transmis à Israël n’établit pas automatiquement que Mohammed ben Zayed les a personnellement communiqués à Netanyahu.
Aucun enregistrement authentifié de cette conversation, aucun relevé téléphonique indépendant et aucune transcription intégrale n’ont été publiquement produits pour trancher le différend.
L’enquête progresse. Mais ce maillon reste contesté.
2. Avi Gil : un témoignage qui déplace le centre de gravité
Le 8 octobre 2026, Avi Gil, ancien secrétaire militaire du Premier ministre, a accordé un entretien à Channel 12.
Sa parole est particulièrement importante : il ne s’agit pas d’un commentateur extérieur, mais d’un responsable ayant participé au fonctionnement du cabinet avant, pendant et après le massacre.
Gil a confirmé l’existence d’avertissements stratégiques adressés à Netanyahu sur l’affaiblissement de la dissuasion israélienne et le risque croissant de guerre.
Mais il a également précisé qu’il ne connaissait pas d’avertissement ciblé annonçant le scénario précis de l’invasion du 7 octobre.
Cette nuance ne doit jamais disparaître de notre dossier.
L’alerte stratégique n’est pas la connaissance du plan opérationnel.
L’ancien secrétaire militaire a également contesté la fidélité du récit présenté par Netanyahu au contrôleur de l’État.
Et il a formulé une accusation autrement plus grave concernant les archives : une transcription du matin du massacre aurait été modifiée pour faire apparaître à 6 h 29 une conversation enregistrée qui aurait en réalité commencé à 6 h 40.
L’ancien chef de cabinet Tzachi Braverman conteste toute falsification intentionnelle.
Une enquête a été menée sur cette affaire, mais aucune décision judiciaire définitive ne permet actuellement d’en présenter les accusations comme établies.
Onze minutes, dans la matinée du 7 octobre, ne sont pas une question secondaire.
Elles peuvent modifier la compréhension de ce qui avait été dit, de ce qui était connu et des premières instructions données.
Encore faut-il disposer des enregistrements originaux.
3. Ronen Bar : une chronologie portée devant la justice
Le 14 octobre, Ronen Bar, ancien directeur du Shin Bet, a déposé une plainte en diffamation contre Benjamin Netanyahu.
Le Premier ministre l’accusait d’avoir disposé, pendant la nuit précédant le massacre, d’informations inquiétantes sans l’avoir personnellement alerté.
Dans sa plainte, Bar présente sa propre chronologie des avertissements et des transmissions.
Il affirme notamment qu’une alerte électronique a été diffusée à 3 h 03, le 7 octobre 2023, et que le secrétariat militaire du Premier ministre a été contacté à 3 h 55.
Il reconnaît néanmoins que le degré d’urgence attribué à l’alerte était insuffisant et que le Shin Bet n’avait pas anticipé une offensive générale de l’ampleur de celle qui allait se produire.
Netanyahu conteste les explications de Bar et soutient que le directeur du Shin Bet aurait pu le joindre directement.
Nous sommes ici devant deux versions concurrentes, désormais inscrites dans une procédure judiciaire.
Le dépôt d’une plainte établit ce qu’une partie affirme devant la justice. Il ne démontre pas, à lui seul, la véracité de ses affirmations.
La question reste celle de la chaîne de transmission : qui a reçu quel renseignement, avec quel niveau d’urgence, et quelles décisions ont suivi ?
4. Les archives : le nouvel enjeu de la recherche des responsabilités
Les enquêtes de Ronen Bergman et Yuval Rubovitch, publiées dans Yedioth Ahronoth et Ynet, ont ajouté une dimension déterminante.
Elles confrontent les extraits de discussions rendus publics par Netanyahu aux comptes rendus et témoignages recueillis par les journalistes.
Leur travail fait apparaître des différences de présentation concernant les avertissements, les recommandations d’actions militaires contre le Hamas et les décisions gouvernementales destinées à préserver le calme à Gaza.
Les journalistes rapportent également des accusations relatives au contrôle des transcriptions et des enregistrements après le massacre.
Le cabinet Netanyahu rejette ces accusations.
L’enjeu n’est pas simplement de savoir si telle ou telle phrase a été prononcée.
Il est de pouvoir examiner les discussions dans leur intégralité.
Une recommandation militaire peut avoir été formulée puis retirée. Une opération peut avoir été autorisée en principe sans être immédiatement réalisable. Une mise en garde peut avoir été reçue sans avoir été interprétée comme annonçant une attaque imminente.
Extraire une phrase de son contexte ne suffit pas à reconstituer une décision.
La vérité documentaire exige les textes intégraux, leurs dates, leurs destinataires et les instructions qui en ont résulté.
C’est pourquoi la conservation et l’accès indépendant aux archives sont devenus un enjeu central.
5. Les familles : une exigence qui dépasse le scrutin
Le 18 octobre, quatorze familles endeuillées ont demandé l’ouverture d’une enquête pénale visant Netanyahu et la présentation de certains documents officiels.
Le 24 octobre, des dizaines de milliers d’Israéliens se sont rassemblés sur la place des Otages, à Tel-Aviv, à l’appel du Conseil d’Octobre.
Des familles de victimes, d’anciens otages et des survivants ont réclamé la création d’une commission d’enquête d’État indépendante.
Cette mobilisation constitue un fait politique et civique important, distinct des éléments de preuve concernant les défaillances de 2023.
La Haute Cour de justice a reporté à l’après-scrutin l’examen des requêtes relatives à cette commission. Le gouvernement doit faire connaître sa position d’ici au 15 janvier 2027.
La controverse porte notamment sur les modalités de désignation des enquêteurs et leur indépendance.
Il appartient naturellement aux institutions israéliennes de déterminer le cadre de cette investigation.
Mais aucune confrontation électorale ne saurait, par elle-même, remplacer l’examen contradictoire des faits.
6. Ce qui est établi. Ce qui ne l’est toujours pas.
Au terme de cette nouvelle étape, plusieurs constats peuvent être formulés.
Des avertissements stratégiques concernant l’aggravation de la menace ont été adressés aux autorités israéliennes avant le massacre.
Des responsables du renseignement et de l’armée ont proposé des actions offensives contre le Hamas. Les modalités, la faisabilité et les suites données à ces recommandations demeurent cependant discutées.
Des renseignements étrangers ont été rapportés par plusieurs enquêtes journalistiques, mais les conditions exactes de leur transmission au sommet de l’État restent partiellement contestées.
Les témoignages récents et les procédures judiciaires ont précisé plusieurs chronologies. Ils ont aussi fait apparaître de nouvelles contradictions.
Il n’est toujours pas établi publiquement que Benjamin Netanyahu connaissait la date, l’ampleur et le plan opérationnel exact du massacre du 7 octobre 2023.
Il serait tout aussi inexact de déduire de cette absence de preuve qu’aucune responsabilité politique ne pourrait être examinée dans la politique conduite envers le Hamas avant l’attaque.
Les responsabilités stratégiques, les fautes de renseignement, les défaillances opérationnelles et les éventuelles irrégularités documentaires sont des questions distinctes.
Elles doivent toutes être instruites.
À l’heure du vote
Les Israéliens élisent aujourd’hui leurs représentants.
Le scrutin peut modifier la composition du pouvoir. Il peut changer les conditions dans lesquelles une enquête indépendante sera, ou non, constituée.
Mais il ne dira pas, à lui seul, ce que contenait une note de renseignement, qui a reçu un appel téléphonique ou pourquoi une recommandation militaire n’a pas été suivie.
Ces réponses appartiennent aux documents, aux témoignages contradictoires et à l’investigation.
Depuis le premier volet de cette enquête, HaBayta a voulu respecter une règle : ne pas transformer une hypothèse en certitude, ni un démenti en preuve définitive.
Nous continuerons.
Parce que le 7-Octobre ne peut être expliqué par un seul homme, un seul service ou une seule décision sans que les faits le démontrent.
Parce que l’ampleur de la catastrophe impose d’examiner toutes les responsabilités, sans exception.
Et parce que la question posée depuis le commencement de notre enquête demeure entière :
Qui savait quoi ? Quand ? Et qu’a-t-on fait de ce que l’on savait ?
La rédaction de HaBayta
Notre dossier et nos principales sources
HaBayta — Point d’étape V : Du renseignement à la décision, 27 septembre 2026
The Times of Israel — Le témoignage d’Avi Gil, 8 octobre 2026
The Times of Israel — La plainte de Ronen Bar, 14 octobre 2026
Ynet — Enquête sur les transcriptions et leur conservation
Ministère émirati des Affaires étrangères — Déclaration du 8 septembre 2026
The National — Position d’une source officielle émiratie, 19 septembre 2026
The Times of Israel — Rassemblement des familles du 24 octobre 2026
Note de méthode
Cette enquête bénéficie d’une assistance à la recherche et à la veille documentaire avec ChatGPT (OpenAI). Les informations sont confrontées selon leur nature : documents primaires, témoignages, enquêtes de presse, déclarations officielles et démentis. La sélection des faits, leur hiérarchisation et la responsabilité de la publication relèvent de la rédaction de HaBayta. L’intelligence artificielle intervient comme outil d’assistance, non comme auteur ou source de l’enquête.
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