Un skipper en Grèce, une institution pédagogique en Italie : en deux mois, des Juifs ont été sommés de se désolidariser d’Israël pour accéder à un service. Chaque fois, au nom du bien. Stéphane Kovacs s’adresse à ceux qui discriminent en se croyant du bon côté.
Je ne vous connais pas. Vous ne me connaissez pas davantage. Vous êtes skipper, présidente d’une institution, militant, syndicaliste, maire. Vous avez des convictions, de bonnes intentions, le sentiment d’être du côté des victimes. C’est à vous que j’écris, parce que vous ne voyez pas ce que vous faites. Et que je n’en peux plus.
Ce que vous faites
Fin août, Le Point publie le témoignage de Yedidia Levy-Zauberman. Il veut louer un voilier avec skipper pour une croisière en famille au large de la Grèce. Son nom ne sonne ni grec, ni breton, ni norvégien. Vous, le skipper, lui demandez s’il soutient « l’occupation à Gaza ». Votre bonne raison : « Sur un bateau, on est très proche, tout le monde doit se soutenir. » Vous avez trié votre client sur la foi de son patronyme, et vous lui avez imposé une condition exclusive du fait de son appartenance religieuse. Avec la fierté du devoir accompli.
Deux mois plus tard, à Reggio Emilia, en Italie. C’est dans cette ville qu’après la guerre est née une pédagogie alternative de la petite enfance. Cette pédagogie est admirée dans le monde entier. Elle repose sur une idée simple : l’enfant possède « cent langages », cent manières de penser et de créer, que l’école doit nourrir au lieu de les réduire à quelques-uns.
Ainsi, depuis quarante ans, des éducateurs viennent de partout l’étudier. Reggio Children est l’organisme chargé par la municipalité de diffuser cette approche. Tous les visiteurs adhèrent à une charte qui condamne le génocide. Jusqu’à présent, on ne leur demandait pas de rendre compte de la politique de leur pays.
En octobre, deux groupes d’éducateurs d’écoles juives, l’un américain, l’autre israélien, doivent suivre un stage. Pourtant, vous, militants d’Alliance des Verts et de la Gauche, vous, syndicalistes de la CGIL, vous décidez que la charte ne suffit pas. Vous contestez leur venue et réclamez son annulation.
Le 6 octobre, devant quatre cents parents et enseignants, vous, Maddalena Tedeschi, présidente de Reggio Children, annoncez qu’on leur demandera des déclarations individuelles sur l’occupation et le « génocide ». Dans l’enregistrement de la réunion, une phrase tombe : « S’ils ne signent pas, ils ne viennent pas. » Le lendemain, un communiqué officiel l’écrit noir sur blanc : au groupe des écoles juives, on a demandé une prise de distance supplémentaire et explicite avec la politique du gouvernement Netanyahou.
Les Américains renoncent à leur visite. Vous, Marco Massari, maire de la ville, reconnaissez plus tard une erreur et vous excusez auprès de ceux qui ne se sont pas sentis accueillis. Mais vous rejetez toute accusation d’antisémitisme. Je vous crois sincère. C’est ce qui m’effraie le plus.
Votre sincérité repose sur un tour de passe-passe. Ce n’est pas à des personnes que vous demandez des comptes, c’est à « Israël ». Une abstraction n’a ni visage ni avocat. On peut la condamner sans lui faire de procès, et garder la conscience tranquille.
Ce que vous ne voyez pas
J’ai voulu comprendre. Quand la colère monte, je la respecte. Elle m’avertit d’une menace. Mais j’ai besoin de rationaliser pour ne pas lui céder ma lucidité. J’ai donc creusé, lu la presse, vérifié les faits.
Le skipper face à un client douteux, Reggio Children face à des visiteurs pas très catholiques. Une condition exclusive, inédite, posée pour une seule raison : être juifs. Chaque fois, une justification vertueuse triomphe : la solidarité à bord d’un bateau, la paix sociale de la ville, la défense des enfants de Gaza.
Vous n’aviez pas affaire aux « Juifs ». Vous aviez affaire à un père qui voulait emmener sa famille en mer, à des enseignants venus apprendre un métier. Ce sont eux qui ont payé votre bonne conscience.
Vous, monsieur le maire, croyiez appliquer un critère politique, Israël. Le fait d’être juif n’en est pas un. En Italie comme en France, la loi interdit de conditionner l’accès à un service à la religion ou à l’origine d’une personne. Cette loi a une mémoire. En 1938, les lois raciales de Mussolini chassaient les élèves et les enseignants juifs des écoles italiennes. Comment avez-vous pu l’oublier ?
Je suis de gauche. Je ne me reconnais pas dans votre gauche. Une gauche qui confond Israël et son gouvernement, une accusation et le verdict d’un tribunal. C’est dans cette confusion, je crois, que votre aveuglement s’enracine.
Vous, madame la présidente, ne cherchiez pas seulement à apaiser. Vous accusiez. L’historien Georges Bensoussan parle de la jouissance d’accuser, du besoin de désigner un coupable et d’obtenir son aveu sans avoir entendu sa défense. Vous posez le mot « génocide » comme une évidence, sans attendre que la Cour internationale de justice ait statué au fond. Vous y voyez sans doute un acte héroïque. J’y vois cette jouissance.
Je me mets à la place de ces éducateurs, une capacité que vous avez perdue. Étant moi-même juif, cela me demande peu d’imagination. Ils venaient à Reggio Emilia pour apprendre comment cultiver les cent langages de l’enfant. Vous leur avez parlé le langage de la discrimination en gants blancs.
S’ils signent, ils acceptent d’être les seuls à devoir montrer patte blanche. S’ils refusent, ils confirment vos soupçons. Mais on les rassure, on ne leur voulait aucun mal. Aucun mal ? J’imagine qu’ils en ont ri. Chez nous, les larmes sont réservées aux grandes occasions.
Ce que vous recommencez
En 1963, Hannah Arendt décrivait des gens ordinaires, ni monstres ni fanatiques, qui commettent l’inacceptable parce qu’ils cessent de penser ce qu’ils font. Vous n’êtes pas des monstres. Vous êtes des gens bien. C’est précisément le danger. À gauche comme à droite, l’antisémitisme n’est le monopole de personne. La plupart des gens ne sont pas antisémites. Certains passent à l’acte, comme vous.
L’antisémitisme ne revient pas nécessairement avec des slogans de haine. Il revient pas à pas, décomplexé, puis banalisé, puis justifié moralement. Jusqu’où faudra-t-il aller pour que vous le voyiez ? Combien d’humiliations ?
Votre cécité n’est pas universelle. Vous avez les moyens, de cœur comme d’esprit, de retrouver votre lucidité. Prenez exemple sur Click&Boat, la plateforme qui proposait le voilier. Elle n’employait pas le skipper. Elle aurait pu se laver les mains de son initiative malheureuse. Elle a condamné publiquement le fait d’associer l’origine ou la religion d’une personne à une supposée opinion politique, payé à la petite famille la location d’un autre bateau et exclu le skipper de la plateforme. Il suffisait d’ouvrir les yeux.
Alors arrêtez vos conneries. Tant qu’il est temps.
Et souvenez-vous de ceci.
Au-dessus de chaque porte, il y a une enseigne. Elle annonce ce que chacun propose : une coupe de cheveux, une dent soignée, une miche de pain, une croisière, une méthode pour éduquer les tout-petits. Elle n’annonce pas que vous jugez vos clients.
Qui entrerait chez un coiffeur à condition de rendre compte de sa religion ? Ou de ses opinions politiques ? Parce qu’il serait soupçonné d’être juif, athée, musulman ou chrétien ? La République a déjà tranché la question : c’est une discrimination, et elle se condamne.
Mais si vous vous accordez cette permission, ayez l’honnêteté de l’écrire sur votre enseigne : « Ici, on vérifie les opinions des Juifs avant de les servir. » La chose deviendrait visible. Laissez une place en prévision de l’étape suivante : « Commerce interdit aux Juifs ».
Car vous ne vous contentez pas de les juger. Vous supposez un verdict qu’aucun tribunal n’a rendu. Vous supposez ce que pense le Juif qui entre dans votre boutique, sur la foi de son nom ou de son appartenance religieuse.
La prochaine fois que vous aurez envie de faire signer quelque chose à un Juif, posez-vous cette question : l’écririez-vous sur votre enseigne ? Si la réponse est non, vous répondez à un besoin : reconnaissance, appartenance, vertu. Vous avez raison de vouloir le combler. Nous avons tous nos manques.
Mais comblez-le d’une autre façon, s’il vous plaît. Les Juifs n’en sont pas responsables.
Stéphane Kovacs
Sources et références
Le Point et réponse de Click&Boat :
Affaire de Reggio Emilia : Il Resto del Carlino, Quotidiano Nazionale, L’Espresso, Open, ANSA, Jewish Insider.
Billet précédent de Stéphane Kovacs :
La jouissance d’accuser les Juifs. Par Stéphane Kovacs
Pourquoi certains éprouvent-ils du plaisir à accuser les Juifs et Israël ? Dans l’entretien que Georges Bensoussan a accordé à HaBayta, une phrase renvoie Stéphane Kovacs à son enfance auprès de parents dont il a appris à redouter les accès de folie. De cette expérience, il a tiré une vigilance particulière : reconnaître les signes d’un danger avant qu’…




