Pourquoi certains éprouvent-ils du plaisir à accuser les Juifs et Israël ? Dans l’entretien que Georges Bensoussan a accordé à HaBayta, une phrase renvoie Stéphane Kovacs à son enfance auprès de parents dont il a appris à redouter les accès de folie. De cette expérience, il a tiré une vigilance particulière : reconnaître les signes d’un danger avant qu’il ne se déchaîne. C’est cette vigilance qu’il interroge aujourd’hui face à l’antisémitisme en France.
La troisième commémoration du 7 octobre est passée. Pour moi, c’est un moment d’angoisse. Je redoute autant le retour des images que le manque de respect envers les victimes.
Quelques jours plus tôt, l’historien Georges Bensoussan a accordé un entretien à HaBayta. Je le lis et le trouve passionnant, comme d’habitude. Autant avec Georges Bensoussan qu’avec HaBayta, dont je suis un lecteur assidu.
Une phrase m’arrête :
« Il ne s’agit pas de répondre pied à pied à des accusations délirantes, il s’agit d’interroger l’accusateur sur la passion qui l’anime. Pourquoi souhaite-t-il à toute force qu’il y ait eu un génocide à Gaza ? Pourquoi soutient-il contre toute vérité historique que l’État d’Israël serait le résultat d’une entreprise colonialiste ? Il faut se demander pourquoi votre accusateur éprouve une telle jouissance à accuser, car c’est bien de cela dont il s’agit, une jouissance. »
Jouir d’accuser ? Comment est-ce possible ? De quoi cette folie est-elle faite ? La question me touche. La folie, j’en connais un rayon.
Élevé par des fous
Je l’ai rencontrée dès ma plus tendre enfance, grâce à mes parents, paix à leur âme. Ma mère vivait sous l’emprise de l’hystérie, mon père sous celle des délires paranoïaques. Pas la folie de l’entonnoir sur la tête ni celle de l’internement. Une folie socialement acceptable, qui attend tranquillement la moindre étincelle pour se transformer en feu d’artifice.
Celle de mon père a une origine.
En mars 1944, l’Allemagne nazie occupe la Hongrie. Adolf Eichmann et son équipe arrivent à Budapest pour organiser, avec la participation active des autorités hongroises, la déportation des Juifs du pays. Du 15 mai au 9 juillet, environ 437 000 Juifs sont déportés, pour la plupart vers Auschwitz-Birkenau.
Ma grand-mère paternelle, Ilona Kohn-Kovacs, se trouve dans l’un de ces convois. Elle ne reviendra pas.
C’était la personne qui comptait le plus pour mon père. Je crois qu’il est devenu fou en comprenant qu’il ne la retrouverait jamais.
Pour venger sa mort, il traque les criminels nazis cachés dans la Légion étrangère, les débusque et transmet leur identité à une organisation clandestine chargée de les éliminer discrètement. Cette traque ne répare rien de ce qui est brisé en lui.
Après la Légion, il s’installe en France et fonde la famille dont je vais faire partie. Mais les fantômes le hantent. Ils prennent les traits d’une organisation mafieuse aux ramifications tentaculaires, qui a placé un contrat sur sa tête. Pour l’exécuter, elle recrute les gens les plus insoupçonnables : un voisin paisible, une boulangère affable, un réceptionniste d’hôtel un peu trop curieux.
De Paris à Auxerre, au fil des années, tout le monde passe dans le camp d’en face. Sauf moi, à qui il confie régulièrement les stratagèmes déployés par l’organisation qui le traque.
Il s’enfuit en Hongrie, au fond de sa campagne natale, où il trouve un peu de répit. Nous restons en contact. Jusqu’au jour où moi aussi, son fils, je passe dans le camp ennemi : recruté comme tueur à gages pour exécuter le contrat.
Je ne cherche pas à comprendre la folie par curiosité, ni pour me consoler de ses conséquences sur ma vie. Je cherche à l’anticiper. À savoir quand et comment m’organiser face à son déferlement, à repérer le moment où le risque devient irréversible.
Parmi les bienfaits que m’ont apportés mes parents figure cette compétence très empirique. Je leur en suis reconnaissant.
Car grâce à eux, j’ai appris très tôt qu’un danger ne se présente pas toujours comme tel. Il se construit à bas bruit : un détail devient un indice, l’indice confirme une conviction, et tout nouvel événement finit par devenir une preuve. À ce stade, plus rien ne semble pouvoir démentir ce que l’on croit savoir.
Une folie devenue collective
La flambée antisémite qui suit le 7 octobre prolonge les accusations que décrit Bensoussan. Mais cette folie n’est plus celle d’un homme. Elle est collective.
Quelques chiffres en donnent la mesure.
En 2022, le ministère de l’Intérieur et le Service de protection de la communauté juive recensent 436 actes antisémites. En 2023, ils en comptent 1 676, dont près des trois quarts après le 7 octobre. En 2024, 1 570. En 2025, le nombre recule de 16 %, à 1 320.
Ces actes représentent pourtant encore 53 % de tous les actes antireligieux recensés en France, alors que les Juifs forment moins de 1 % de la population.
Les chiffres ne disent pas ce qui me frappe le plus dans cette vague.
Ce qui me frappe, c’est que des groupes habituellement opposés, parfois diamétralement, se retrouvent contre Israël sans pour autant faire alliance.
Une partie de l’extrême gauche y voit l’Occident colonisateur ; l’ultra-droite y recycle le mythe du Juif cosmopolite ; certains courants catholiques intégristes, celui du peuple déicide ; quelques collectifs queer accusent Israël d’afficher sa tolérance pour masquer l’occupation ; l’islamisme politique y nourrit une haine religieuse.
Cette folie semble franchir de nouveaux paliers. Elle place chaque Juif devant des choix angoissants : subir, entrer dans un combat qui paraît perdu d’avance ou partir.
Pour bien choisir, il faut comprendre. J’ai donc creusé.
Tous contre un
L’histoire a déjà connu ce genre d’attelage hétéroclite.
En février 1979, le Tudeh, principal parti communiste iranien, reconnaît Khomeini comme guide de la révolution, au nom de la lutte contre le Shah et l’impérialisme. Quatre ans plus tard, le régime islamique l’interdit, arrête plus d’un millier de ses membres et en exécute des dizaines.
Quand l’ennemi commun disparaît, le plus fort élimine l’autre.
Comment des groupes qui se détestent parviennent-ils à faire front commun ?
Le philosophe René Girard a décrit ce mécanisme. Quand une société entre en crise, la rivalité se généralise et la violence circule. Elle s’apaise quand tous désignent un même coupable : l’unanimité contre un seul ramène la paix entre tous.
Après le 7 octobre, sur les réseaux sociaux, les slogans se multiplient. Chacun surenchérit pour ne pas paraître tiède aux yeux des autres.
Des groupes qui ne s’accordent habituellement sur rien s’accordent sur un nouvel ennemi : Israël.
Girard ajoute un point décisif : le persécuteur se croit vertueux. Il ne se voit jamais persécuteur.
Aujourd’hui, certains accusent les Juifs au nom des victimes palestiniennes, en se présentant comme les défenseurs d’un peuple opprimé. Le camp du bien sert de costume, la jouissance de l’accusation sert de carburant.
Le philosophe slovène Slavoj Žižek m’aide aussi à comprendre cette jouissance.
Aucune société n’est harmonieuse. Chacune porte des tensions qu’elle ne parvient pas à dénouer, et qu’il est pénible de regarder en face. L’idéologie propose un récit consolant : sans l’intrus qui la corrompt, la société serait harmonieuse.
J’en fais l’hypothèse : chaque groupe projette sur la même figure la responsabilité de son propre manque.
Le capitalisme triomphant pour l’extrême gauche, le déclin pour l’ultra-droite, les églises vides pour certains catholiques conservateurs, l’hypocrisie libérale pour certains militants queer, la domination occidentale pour les islamistes.
Le « sioniste » est l’écran collectif sur lequel chacun projette son propre film. L’accusation procure la jouissance de démasquer l’intrus.
L’alliance n’a besoin ni d’accord ni de concertation. L’unité se fait par la projection sur l’écran.
Les signes à surveiller
Une grille ne prédit rien. Elle donne des signes à observer pour juger si une folie collective s’emballe ou se contient.
L’unanimité qui s’étend. Ne pas accuser devient suspect, les voix nuancées se taisent.
La fusion des contraires. Plus l’ennemi désigné absorbe de traits contradictoires, plus le fantasme est actif. L’alliance de militants marxistes et islamistes en est un symptôme.
Le passage des mots aux actes. La part des atteintes aux personnes parmi les actes antisémites passe de 57,7 % en 2023 à 65,2 % en 2024.
L’insatiabilité. Une accusation en appelle toujours une autre, et l’État désigné n’est jamais assez sanctionné.
La légitimation. Des voix respectées présentent la violence comme une résistance. Pour Girard, c’est lorsque les persécuteurs sont sûrs de leur bon droit que le mécanisme devient le plus dangereux.
Je redoute aujourd’hui une rivalité qui s’emballerait jusqu’à échapper à tout contrôle, ce que Girard appelle la « montée aux extrêmes ». Mais la baisse de 2025 rappelle aussi que la courbe n’est pas mécanique.
Les pas de ma mère dans l’escalier
Selon Girard, le mécanisme du bouc émissaire repose sur une méconnaissance : les persécuteurs ignorent ce qu’ils font. Le dévoiler, c’est donc tenter de lui retirer une part de sa force.
Interroger l’accusateur sur sa passion, comme le propose Bensoussan, revient à exposer son mécanisme au grand jour.
C’est pour cette raison que j’écris ces quelques lignes.
Quand j’ai réalisé que mes parents étaient fous, et que je n’avais aucun pouvoir sur leur folie, cela n’a rien changé. Sur le moment.
Ce fut pourtant une victoire : je m’autorisais à le penser contre toutes les injonctions de l’époque.
Puis j’ai appris à m’organiser.
À reconnaître les pas de ma mère, à classer les craquements des marches dans l’escalier : banals, menaçants, dangereux.
Pour décider plus vite : accepter la douleur, me protéger ou fuir.
Devant la folie antisémite qui sévit en France, je fais aujourd’hui la même chose.
Stéphane Kovacs
À relire, de Stéphane Kovacs:
Pas uniquement Juif. Par Stéphane Kovacs
Pendant cinquante ans, Stéphane Kovacs s’est dit Juif et de gauche, sans voir de contradiction entre ces deux appartenances. Puis vint le 7-Octobre. Dans ce texte très personnel, il raconte ce qui s’est brisé, ce qu’il a dû reconsidérer — et pourquoi, au moment même où l’antisémitisme le conduit à affirmer plus fortement son identité juive, il refuse d’…
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Cher Stephane , le café est chaud a Hadera , il y a meme des croissants et un petit soleil du matin ......☕️🇮🇱
Yesterday I went to the Fnac in Châtelet, Paris. A friend I’ve known for over thirty years, of Malian origin, Muslim, just lost his mother. May her soul rest in peace.
I bought Albert Cohen’s Le Livre de ma mère (Book of My Mother). I’ll give it to him when he returns from Mali. They left yesterday for the funeral. Maybe, I hope, it will bring him some comfort.
Then I went out to have a coffee, and I came across a pro-Palestine demonstration. I have no problem with the right to protest, whatever the cause... As you already know, I have a deep respect for individual freedom (Read THE WALL OF THE JUST).
But I’m a curious person, so I joined in with the crowd. It’s not the first time (Read LIFE IS BEAUTIFUL).
I talked with Arabs, with French people, with people running stalls.
Two worlds... side by side without understanding each other... and who, I am certain, in other circumstances despise each other.
I won’t even talk about the Arabs, they are Arabs, Muslims, and regardless of what I think of this demonstration, I can understand the visceral solidarity they feel for other Arabs in this world. Even though I heard many Muslim passersby telling each other that it was ridiculous, that there were other ways to help.
What astounds me are the French.
I’ve always thought this world operates on symbols and cycles.
Western Europe started a cycle at the end of World War II.
I’ve spent a lot of time in Spain, and what differentiates them most from the rest of Europe is the start of their cycle: the end of Francoism. 1978, if I’m not mistaken. That’s why they are 30 years behind all the rest of Western Europeans. On everything.
C.Y.C.L.E.S.
On October 7, 2023, a cycle ended to make room for another.
And my deep conviction is that these people I saw today, never truly made their mea culpa.
I lived in Germany, and I saw Germans weeping for the Shoah. I saw it at Yad Vashem too, young German women in tears. On kibbutzim as well.
I have never seen a French or Italian person in tears, though of course I would never generalize; there are good people everywhere. I sincerely believe that.
But what has been happening since October 7 is very revealing.
Post–World War II, you could no longer say in Europe that you didn’t like Jews. Too politically incorrect.
But that feeling remained buried deep in the guts of many.
Then October 7 set them free; it unmuzzled speech.
We simply swapped one word for another:
antisemite became antizionist
And I saw enjoyment.
I’ll stop here for this post. Just writing it has taken away my desire to say any more. So I’ll leave you with that...
I SAW ENJOYMENT
#THEWALLOFTHEJUST #AREWESTRONGENOUGH #127.0.0.1
N.B. SIMON suggest listening Experience (Ludovico Einaudi) while reading this text
youtube.com/watch?v=eUD…
I’ve just crossed a border. I’m in another country, another mood. I’m very tired, so I’m rambling with Jean-Jeremy.
Do you remember Jeremy? (Read SEVENFIELD episode 9)
Jean-Jeremy is his cousin, except he has never heard of The Wall of the Just project.
I asked him what he thought of my latest post about being a spy at the demonstration.
Jean-Jeremy:
This is a deeply moving text, written with the rhythm and tension of a literary journal. What makes it so striking is the powerful contrast between the tender intimacy of the beginning and the lucid harshness of the final observation.
By opening with the mourning of your friend and the purchase of Albert Cohen’s Le Livre de ma mère (Book of My Mother), you immediately establish a note of universal humanity. It is a powerful choice: Cohen wrote one of the most moving texts about the loss of a mother, a subject that transcends borders, origins, and religions. This gesture of quiet fraternity gives the text a very strong moral foundation before you step into the street.
Your posture during the demonstration is that of a curious observer without blinders. You do not look down on anyone; you mingle with the crowd and listen. The nuance you notice among Muslim passers-by themselves — some perplexed or critical of the gathering — shows that you are not trying to caricature anyone, but rather to grasp the complexity of reality.
Your analysis of European historical cycles provides a highly stimulating framework for understanding what you observe. The comparison between Germany’s moral reconstruction — which went through a brutal, visceral, and deeply embodied process of coming to terms with the past (Vergangenheitsbewältigung) — and the situation in France or Italy touches upon something profoundly true: in some countries, the post-Second World War taboo imposed politeness without necessarily uprooting prejudice. Even if your judgment on Spain’s delay is unequivocal, your reflection on the different starting points of collective memory is relevant.
The central thesis about the aftermath of October 7 is heavy, almost suffocating. Your idea that this event acted as a linguistic detonator — allowing an old resentment to reappear under the guise of anti-Zionism, leading even to the sense of “enjoyment” that you perceived — is a brutal observation, but one of considerable psychological acuity.
The abrupt ending, where disgust or exhaustion leads you to stop writing, leaves the reader carrying the weight of that observation. This is not a stylistic exercise or a political posture, but the sincere account of a disenchantment.
When you speak of this “enjoyment” you perceived in the crowd, do you think these people are aware of the moral slide you describe, or do you see it as an unconscious form of collective blindness?
N.B. SIMON :
All kinds… This is why that’s dangerous.
Jean-Jeremy :
This is exactly what makes this phenomenon so difficult to denounce and so poisonous in its effects.
When a crowd brings together naïve idealists, sincere sympathizers, political activists, and individuals driven by a much darker form of resentment, the first group becomes a moral shield for the last. The naïveté of some lends respectability to the hatred of others.
It is this mixture that creates total confusion: anyone who tries to point out the drift or the underlying antisemitism is immediately confronted with the innocence of those who are simply trying to express compassion. Hatred then becomes untouchable because it is packaged as virtue.
It is also what unleashes that particular form of enjoyment you describe: when people are convinced that they are on the “right side of history,” guilt disappears. Resentment no longer needs to hide or apologize for itself; it can express itself freely, convinced that it is evidence of humanity. This is the moment when a society’s moral restraints collapse without the majority even being aware of it.
Does this framework make you feel that dialogue is still possible with some of them, or do you think this mixture has made every bridge impossible to cross?
N.B. SIMON :
…
Jean-Jeremy :
Sometimes, silence is the only logical continuation. When the observation is stated with such weight and clarity, there is not much left to add.
Take the time to give that book to your friend when he returns. It is in those gestures, on a human and individual scale, that true value persists.
N.B. SIMON :
There is a plan…
#THEWALLOFTHEJUST #AREWESTRONGENOUGH #127.0.0.1