À la tribune des Nations unies, Emmanuel Macron avait une dernière occasion de faire entendre une parole française qui ne cède ni à l’effacement du 7-Octobre ni à la mise en accusation permanente d’Israël. Il a choisi une autre voie. Derrière les mots de son discours se dessine désormais une grille de lecture : le palestinisme comme politique.
Il vous restait quelques mois. Quelques mois pour relever la tête. Quelques mois pour quitter l’Élysée autrement. Quelques mois pour que, de ces deux quinquennats, demeure au moins, sur Israël et sur les Juifs, autre chose que ce sentiment d’un rendez-vous obstinément manqué.
Il vous restait quelques mois, mais vous avez choisi, une dernière fois à la tribune des Nations unies, de regarder Israël à travers le même prisme, et votre discours du 22 septembre restera notamment celui de cette phrase : « Le Hamas n’a jamais sévi en Cisjordanie. »
Elle a immédiatement provoqué la réaction de Benjamin Netanyahu. Et pour cause : si le Hamas ne gouverne certes pas la Cisjordanie comme il a gouverné Gaza depuis 2007, affirmer qu’il n’y a « jamais sévi » est autre chose. Le mouvement y possède depuis longtemps des réseaux et y a organisé ou revendiqué des attentats.
Certes, la diplomatie française a, depuis, expliqué que vos propos avaient été mal interprétés : vous auriez voulu dire que le Hamas ne gouverne pas la Cisjordanie, et il faudrait prendre acte de cette explication.
Mais précisément : les mots comptent. Ils comptent lorsqu’ils sont prononcés par le président de la République française. Ils comptent davantage encore lorsqu’ils le sont à la tribune des Nations unies. Et infiniment plus lorsqu’ils concernent une organisation terroriste qui, depuis des décennies, ne limite ni son idéologie, ni ses réseaux, ni sa violence à la Bande de Gaza.
Quelques instants auparavant, parlant de Gaza, vous aviez demandé quelle pouvait être la crédibilité de la communauté internationale si elle demeurait inactive. Vous aviez dénoncé une « paix prétendue » qui n’aurait pas permis la réouverture des voies humanitaires. Vous aviez parlé d’un spectacle qui « nous fait honte à tous ».
La honte. Encore elle. Vous n’étiez pas seul, ce jour-là, à la convoquer : à la même tribune, Recep Tayyip Erdoğan décrivait Gaza comme « le camp de concentration le plus inhumain et honteux de notre époque », l’émir du Qatar parlait d’un « génocide dans tous les sens du terme », le roi Abdallah II de Jordanie dénonçait les ambitions expansionnistes du gouvernement israélien.
Les mots s’accumulaient. Les accusations aussi. Et c’est au milieu de ce concert que la voix de la France s’est élevée.
Elle aurait pu introduire une rupture. Rappeler ce que les mots qui venaient d’être prononcés effaçaient peu à peu : ce qui distingue la critique d’un gouvernement de l’effacement progressif de ce qu’un pays affronte. Refuser que, dans cette accumulation de mots — « camp de concentration », « génocide », « expansion » —, le récit d’une guerre commencée par le massacre du 7 octobre se réécrive à mesure que l’on s’éloigne de cette date.
Elle ne l’a pas fait : Vous avez choisi, vous aussi, de placer Israël au centre de l’accusation.
Évoquer les souffrances palestiniennes n’obligeait pourtant ni à oublier ce qui avait précédé, ni à reléguer le Hamas à l’arrière-plan, ni à regarder Israël presque exclusivement à travers ce qui lui est reproché. La France pouvait, simplement, tenir les deux bouts de l’histoire. C’était peut-être même cela que l’on attendait d’elle.
Mais puisque vous aviez choisi de convoquer la honte, Monsieur le Président, encore fallait-il ne pas en réécrire l’histoire. Il fallait rappeler avec la même force d’où était partie cette guerre. Rappeler ce que fut le 7 octobre.
Dire enfin que le Hamas n’est pas seulement une administration de Gaza, mais une organisation terroriste dont le projet ne s’arrête pas aux frontières de cette enclave.
Vous avez osé affirmer être attaché à la sécurité et à l’existence d’Israël, tout en soutenant que ceux qui pensent assurer sa sécurité en violant la souveraineté de ses voisins commettaient une « erreur funeste ».
Et c’est précisément là que votre discours cesse, à mes yeux, d’être seulement déséquilibré : il procède d’un choix politique devenu chez vous une grille de lecture — le palestinisme.
À force de tout regarder par ce prisme, les responsabilités s’estompent, les chronologies se brouillent, les causes et les conséquences finissent par échanger leurs places. Israël demeure, lui, sommé de s’expliquer, de se contenir, de se justifier, de répondre de chacun de ses actes, et la question palestinienne semble bénéficier d’un étrange privilège : celui d’être sans cesse détachée de ce qui devrait pourtant faire partie de son examen — le Hamas, le terrorisme, l’incitation à la haine, et ce 7 octobre dont nous n’avons toujours pas fini d’enterrer les morts.
C’est cela, Monsieur le Président, que je vous reproche. Non pas une phrase. Non pas même un discours. Mais un regard : vous savez trouver les mots les plus graves lorsqu’il s’agit de dire ce qu’Israël fait. Vous les trouvez beaucoup moins lorsqu’il s’agit de dire ce qu’Israël affronte.
Après le 7 octobre 2023, cette asymétrie n’est plus une abstraction diplomatique : elle a un poids. Elle a des morts. Elle a des noms.
Votre discours devant l’Assemblée générale était votre dernier à cette tribune avant la fin de votre mandat. C’était donc aussi l’occasion d’un bilan. Vous auriez pu surprendre. Dire enfin simultanément les vérités que tant de diplomaties européennes semblent incapables de tenir. Vous auriez pu parler d’Israël comme d’un pays réel, entouré d’ennemis réels, confronté à des menaces réelles — et non comme d’un dossier sur lequel l’Europe distribue bons et mauvais points.
Vous aviez encore quelques mois.
Vous aviez cette tribune.
Vous aviez les mots.
Vous avez choisi ceux-là.
Un ami, après vous avoir écouté à la tribune des Nations unies, m’a envoyé ceux-là, de mots. — Je les lui emprunte, tant ils disent exactement ce que je voudrais vous dire :
Errare humanum est, perseverare diabolicum.
Sarah Cattan



