À quelques semaines de son centième anniversaire, Judith Magre a sidéré Jordan de Luxe : Gisèle Pelicot « la dégoûte », Gérard Depardieu reste à ses yeux « un homme merveilleux ». Philippe d’Anière, lui, n’y voit pas seulement une provocation. Il pense à Andersen, à son empereur nu et à l’enfant qui, seul au milieu de la foule, ose dire ce qu’il voit. Une voix.
GOOOOOOOOOD MORNING >>> 🇺🇸 🇫🇷
Je ne suis pas connu pour éclater de rire souvent. Même le sourire m’est rare.
Mais à l’écoute de l’interview jubilatoire de Judith Magre, hier, je le fus.
Plié en deux.
C’est le conte d’Andersen.
Avec notre Judith, bientôt centenaire, dans le rôle du gamin qui finit par crier :
« Mais le roi est nu ! »
Pour ceux d’entre vous qui n’ont pas ma culture littéraire, rappelons l’histoire.
Deux escrocs promettent à un empereur imbu de lui confectionner un vêtement extraordinaire, mais surtout invisible aux yeux de tous ceux qui seraient stupides ou indignes de leur fonction.
Les deux hommes font donc semblant de tisser.
Ils travaillent sur des métiers vides.
Ils ne produisent strictement rien.
Des ministres et des hauts fonctionnaires viennent inspecter le travail.
Évidemment, ils ne voient rien.
Mais aucun n’ose l’avouer, de peur de passer pour un imbécile.
Alors tous s’extasient sur la beauté du tissu imaginaire.
L’empereur lui-même vient admirer l’ouvrage.
Il ne voit rien non plus.
Mais, terrifié à l’idée d’être jugé stupide ou incapable, il feint à son tour l’admiration.
On lui « enfile » donc ses habits inexistants.
Et voilà notre homme complètement nu, paradant dans la ville tandis que toute la cour s’émerveille de la magnificence de sa tenue.
Jusqu’à ce qu’un enfant dise tout simplement :
« Mais il est tout nu ! »
Et brusquement, tout le monde voit ce que tout le monde voyait déjà.
L’empereur comprend qu’il a été trompé.
Mais il continue sa procession.
Plus raide encore qu’avant.
Voilà pourquoi cette interview de Judith Magre m’a fait penser à Andersen.
Pas parce qu’elle aurait nécessairement raison sur tout.
Mais parce qu’à bientôt cent ans, elle semble avoir atteint ce territoire assez enviable où l’on ne demande plus la permission de penser ce que l’on pense.
On lui parle de Gisèle Pelicot ?
Elle répond qu’elle la dégoûte.
On lui parle de Gérard Depardieu ?
« Un homme merveilleux. »
Jordan de Luxe lui explique qu’elle va choquer ?
Elle s’en fout.
Et voilà le plateau soudain plongé dans cet instant très particulier où quelqu’un refuse le texte prévu.
Le problème n’est même plus de savoir si Judith Magre a raison ou tort.
Le spectacle est ailleurs.
Une vieille dame dit ce qu’elle pense pendant que tout le monde autour d’elle cherche le mode d’emploi.
Andersen connaissait déjà ça.
Moralité ?
La vanité, la peur du jugement et le besoin de conformisme sont d’excellents tailleurs.
Ils fabriquent parfois de magnifiques costumes.
Même lorsqu’il n’y a absolument rien dedans.
Philippe d’Anière
Source : entretien de Judith Magre dans Le Jet de Luxe, diffusé le 29 octobre 2026.
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