Le 20 octobre dernier, HaBayta publiait « L’impuissance de l’État encourage la criminalité », une tribune de Sidney Touati consacrée aux violences du 17 octobre 2026, aux défaillances de l’État et aux menaces pesant sur l’avenir des Juifs de France.
Le texte était grave, parfois alarmant, traversé de rapprochements historiques et d’anticipations que l’on peut discuter. Mais une chose doit être clairement dite : Sidney Touati n’est pas un homme de la sidération. C’est un homme de l’alerte et de l’engagement. Son texte ne se termine pas sur un constat d’impuissance, mais sur un appel explicite à la mobilisation des citoyens. Envisager la catastrophe n’est pas nécessairement s’y résigner. Ce peut être, au contraire, une manière de chercher à l’empêcher.
C’est précisément sur ce terrain que Philippe Sola lui répond aujourd’hui. Partageant son inquiétude devant l’antisémitisme et les renoncements de l’État, il conteste néanmoins ses analogies historiques, certaines de ses analyses et la perspective d’un avenir qui semblerait déjà écrit. Il défend la distinction entre islam et islamisme, refuse de considérer l’exil comme un horizon collectif et appelle à un réarmement civique.
Le désaccord est profond. Mais il serait réducteur d’opposer un homme qui annoncerait la catastrophe à un autre qui appellerait à l’action. Tous deux appellent à agir. Ils divergent sur le diagnostic, sur la nature des menaces et sur la manière d’y répondre.
C’est cette confrontation que HaBayta entend faire vivre dans sa rubrique « Dialogue d’idées ». Non pour départager les auteurs, ni pour rechercher artificiellement un consensus, mais parce que la controverse intellectuelle exige autant de rigueur dans la contradiction que de loyauté envers la pensée de celui auquel on répond.
Le piège de la sidération du 17 octobre 2026
Par Philippe Sola — En réponse à Sidney Touati
Chapô
Dans « L’impuissance de l’État encourage la criminalité », Sidney Touati dressait, au lendemain des violences du 17 octobre, un tableau alarmant de la France, de l’affaiblissement de l’autorité publique et des menaces pesant sur les Juifs. Son texte, qui appelait aussi les citoyens à se mobiliser, a suscité de vives discussions.
Philippe Sola lui répond aujourd’hui. Il partage son inquiétude devant la progression de l’antisémitisme et les défaillances de l’État, mais récuse certaines analogies historiques, refuse de confondre islam et islamisme et conteste l’idée d’un exil devenu inéluctable. Deux analyses profondément différentes du danger, de la responsabilité politique et de l’avenir des Juifs en France.
HaBayta ouvre ce dialogue sans chercher à départager ses auteurs : parce qu’une inquiétude commune peut conduire à des diagnostics opposés, et parce que la contradiction demeure une condition essentielle de la pensée.
J’ai lu le texte de Sidney Touati avec attention et beaucoup de respect. Il exprime une inquiétude que je comprends et que je ne chercherai certainement pas à disqualifier. Les violences qui ont secoué la France en octobre 2026, les pillages, les agressions, les destructions et les difficultés rencontrées par les forces de l’ordre ne sont pas des événements auxquels nous pourrions nous habituer. Lorsqu’un État ne parvient plus à garantir la sécurité des personnes et des biens, c’est la possibilité même d’une vie commune qui se trouve fragilisée. Et les Juifs de France, qui savent mieux que quiconque ce que peut devenir une société lorsque l’antisémitisme cesse d’être une opinion honteuse pour devenir une force sociale et politique, n’ont aucune raison de prendre à la légère les signes de leur vulnérabilité. Je partage donc une part essentielle de son inquiétude. Mais je ne le suis pas dans le récit qu’il en construit ni dans les conclusions auxquelles il aboutit. Car il me semble qu’il existe une différence considérable entre regarder une menace en face et considérer qu’elle annonce nécessairement une catastrophe. Une différence entre vigilance et prophétie, entre lucidité et sidération. Cette différence n’est pas simplement une question de méthode intellectuelle. Elle engage notre responsabilité politique, notre capacité à ne pas abandonner notre avenir à ceux qui voudraient nous en priver.
Il y a toujours dans la description du pire une puissance de fascination. Une mise en garde, un signal d’alarme, tout à fait salutaires, mais qui peuvent désarmer, stopper l’intellection, éloigner des autres. Lorsque les événements deviennent inquiétants, lorsque les institutions semblent perdre leur capacité à agir, il est tentant de réunir les signes épars d’un désordre dans un même récit, jusqu’à dessiner le tableau d’un effondrement annoncé. Or j’espère encore. En tentant de ne pas présenter l’avenir comme déjà écrit, pour ne pas rendre impensable la possibilité de le transformer.
Une de mes exigences consiste donc à ne pas confondre la défaillance de l’État avec sa transformation en État persécuteur. En 40, sous Vichy, l’antisémitisme était une politique d’État. Il s’inscrivait dans un appareil législatif, administratif et policier qui avait entrepris de priver les Juifs de leurs droits, de les exclure de la communauté nationale, de les spolier et de les livrer à la persécution. Il y avait une souveraineté nationale qui avait fait de l’antisémitisme une doctrine et de la discrimination un instrument de gouvernement. Aujourd’hui, la menace qui pèse sur les Juifs de France procède d’une situation différente. Elle tient notamment à la progression de l’antisémitisme dans différents secteurs de la société, à la violence de groupes qui s’affranchissent de la loi, à l’influence de l’islamisme politique et aux défaillances d’un État qui peine parfois à exercer pleinement son autorité. Il peut y avoir des renoncements politiques, des calculs électoraux, des complaisances, des ambiguïtés, des lâchetés, et parfois, franchement, des paroles clairement antisémites de leaders politiques. Il faut les nommer lorsqu’ils sont établis et en demander compte à ceux qui en sont responsables. Mais assimiler ces défaillances à la machinerie d’un État totalitaire, c’est effacer une distinction historique et politique essentielle. Cette distinction n’innocente nullement l’État. Elle permet au contraire de mieux définir ce que nous sommes en droit d’exiger de lui. Un État démocratique ne peut se contenter de déplorer les violences, de multiplier les déclarations de principe ou d’organiser la protection permanente de ceux qui sont menacés. Il doit prévenir, protéger, faire respecter la loi et sanctionner. La sécurité des citoyens n’est pas une faveur que le pouvoir leur accorde, elle est bien l’une de ses premières raisons d’être.
Il faut, dans la même veine, accepter une autre exigence, celle de la vérité des faits. Les événements du 17 octobre ont été d’une gravité considérable. La mobilisation a rassemblé des centaines de milliers de personnes et s’est accompagnée, dans plusieurs villes, de violences et de pillages. Ce constat ne saurait être minimisé. Mais il ne nous dispense pas de distinguer les actes, les acteurs et leurs motivations. À Marseille, l’affirmation selon laquelle les commerces juifs auraient été spécifiquement ciblés a notamment été démentie par le CRIF Marseille-Provence, le SPCJ et la préfecture : des commerces appartenant à des Juifs ont bien été dégradés, mais aucun élément ne permettait d’établir un ciblage lié à la confession de leurs propriétaires. Ce point mérite d’être pris au sérieux, précisément parce que l’antisémitisme existe et qu’il constitue une menace réelle. Il ne faut ni le dissimuler ni lui attribuer indistinctement toutes les violences. De la même manière, la mémoire de la Shoah nous commande de ne pas reconnaître partout la Shoah en devenir. Elle nous commande de savoir identifier les formes propres que prennent les persécutions, de distinguer les circonstances, les acteurs, les intentions et les responsabilités. La Nuit de cristal fut une opération de violence antisémite inouïe organisée par le pouvoir nazi, dirigée contre les Juifs en tant que Juifs, leurs lieux de culte, leurs commerces et leurs personnes. Nous ne pouvons pas banaliser cette singularité en faisant de toute manifestation de violence urbaine une répétition de l’histoire.
Il y a pourtant, bien sûr, dans le réquisitoire de Sidney Touati, une intuition qu’il serait injuste d’écarter : celle d’un pacte civique fragilisé, d’un sentiment d’abandon éprouvé par des citoyens qui travaillent, contribuent à la solidarité nationale, respectent les règles et ont parfois le sentiment que leurs efforts ne sont plus justement reconnus. La question du consentement à l’impôt, de l’efficacité de la dépense publique, de la répartition des efforts et des défaillances des politiques sociales mérite un véritable débat. On ne peut demander indéfiniment aux citoyens de financer un système dont ils ne percevraient plus ni la justice ni les résultats. Mais il faut aussi prendre garde à ne pas confondre des problèmes distincts. Le poids des prélèvements obligatoires, l’organisation de la solidarité, l’immigration, les carences de l’autorité publique, les violences urbaines et l’antisémitisme ne constituent pas spontanément les différentes manifestations d’un même phénomène. Leur rapprochement exige une démonstration. La solidarité nationale n’est pas, par nature, un achat de la paix sociale, pas plus que la précarité ne produit mécaniquement la violence ou l’antisémitisme. La République doit être capable de conjuguer l’exigence de solidarité et celle de responsabilité, la protection sociale et le respect de la loi. Il n’y a aucune raison de sacrifier l’une à l’autre. C’est également pourquoi il me semble indispensable de nommer précisément l’adversaire idéologique. L’islamisme politique existe. L’antisémitisme islamiste existe. Les entreprises d’intimidation, de conquête idéologique et de séparatisme doivent être combattues sans ambiguïté. Il serait irresponsable de les dissimuler derrière une invocation abstraite du vivre-ensemble.
Mais l’islamisme n’est pas l’islam, les musulmans ne forment pas un sujet politique homogène, les habitants des quartiers populaires ne constituent pas une armée disponible pour une entreprise de conquête et les auteurs de pillages ne sont pas interchangeables avec les manifestants pacifiques. Cette distinction n’est pas une précaution de langage imposée par la bien-pensance. Elle relève de l’intelligence politique. En enfermant des individus dans une appartenance collective, en faisant d’une population entière le sujet d’une intention unique, nous reprenons à notre compte une représentation du monde que les idéologies totalitaires affectionnent : des communautés closes, des identités incompatibles et des ennemis désignés avant même que leurs actes aient été examinés. Or l’islamisme radical rêve précisément de cette séparation. Il veut que les Juifs soient définis comme ses ennemis, que les musulmans soient sommés de se reconnaître dans son projet et que toute possibilité d’une existence commune soit détruite. Lui offrir cette vision du monde, c’est lui concéder sa véritable victoire.
Reste une question essentielle, peut-être la plus douloureuse : que signifie conseiller aux Juifs de France de préparer leur départ ? Personne n’a à juger un Juif qui décide de partir vivre en Israël ou ailleurs. Il ne s’agit pas davantage de demander aux familles qui se sentent menacées de faire abstraction de leur inquiétude. Chacun doit pouvoir décider librement de son lieu de vie et de son avenir. Mais transformer l’exil en horizon politique collectif, recommander le bunker, le repli communautaire ou le départ préventif comme seule perspective raisonnable, c’est entériner précisément la victoire que l’antisémitisme et le séparatisme islamiste cherchent à obtenir. L’émancipation des Juifs en France est indissociable de la promesse républicaine universaliste. Elle repose sur une idée simple et exigeante : un citoyen juif n’a pas à négocier sa place dans la communauté nationale, pas plus qu’il n’a à renoncer à son identité pour y appartenir. Il n’est pas un invité dont la présence serait soumise aux circonstances. Il est chez lui. Sa sécurité, sa liberté de conscience, son droit de transmettre son histoire et de vivre son judaïsme ne sont pas des revendications communautaires particulières, mais des exigences républicaines. Céder à la prophétie de l’exil, ce serait accepter que la peur décide de la géographie de nos vies. Ce serait abandonner l’espace commun à ceux qui voudraient précisément le rendre inhabitable à certains de ses citoyens. Le véritable danger n’est donc pas seulement l’avancée du désordre. Il réside aussi dans cette conviction insidieuse selon laquelle le pays serait déjà perdu, l’avenir déjà joué et la catastrophe désormais inévitable. C’est ici que la sidération devient une forme de défaite. Car si nous ne savons plus imaginer d’autre avenir que celui de notre propre disparition, comment pourrions-nous encore trouver la force de nous opposer à ceux qui la souhaitent ?
Je plaide pour un réarmement civique, ici, chez nous, en France. Non pas une formule incantatoire, encore moins un appel à la confrontation généralisée, mais une volonté collective de restaurer les conditions de la vie commune : une autorité publique qui s’exerce, une justice qui sanctionne, des institutions qui protègent, une école qui transmet, des responsables politiques qui ne transigent pas avec les entreprises de haine et des citoyens qui refusent de considérer le recul de leurs libertés comme une fatalité. L’intellectuel et le citoyen épris de liberté ne peuvent se contenter d’être les notaires de la catastrophe. Leur responsabilité est aussi de réveiller la volonté, de maintenir ouverte la possibilité d’un avenir et de refuser que la peur tienne lieu de pensée. La France n’est pas condamnée à devenir le Venezuela ou le Soudan, cités par Sidney Touati. Aucun déterminisme historique ne nous impose cette issue. Mais rien ne nous autorise non plus à compter sur un miracle. C’est par la reconquête de l’autorité, de la souveraineté démocratique, de la sécurité et du sens de la responsabilité que nous préserverons ce qui rend notre vie commune possible.
J’ai consacré un livre à la métaphysique de l’antisémitisme. Ce qui m’intéresse dans ce phénomène n’est pas seulement la haine que des individus ou des groupes portent aux Juifs, mais le geste intellectuel et existentiel qui la rend possible, à savoir la volonté de réduire l’autre à une identité close, de lui assigner une place définitive, de le rendre intelligible à travers une représentation dont il ne pourrait plus sortir. L’antisémitisme n’est pas simplement le refus d’un peuple, il est aussi, dans sa dimension la plus profonde, le refus de ce qui échappe à la totalité, de ce qui introduit dans le monde une différence irréductible. Cette réflexion m’oblige à une exigence qui ne peut être à géométrie variable. Nous ne pouvons pas dénoncer la réduction des Juifs à une figure fantasmée de l’ennemi et accepter, dans le même mouvement, la réduction de millions d’individus à une figure collective de la menace. Cela ne signifie pas que toutes les idéologies se valent, que toutes les violences se répondent ou que toutes les responsabilités se confondent. Cela signifie au contraire que nous devons être capables de distinguer, sans quoi nous cessons de penser.
Le 7 octobre 2023 a constitué une rupture. La barbarie du Hamas a frappé Israël dans son existence même et a fait apparaître, avec une brutalité inouïe, la persistance d’un antisémitisme exterminateur. Depuis, une grande partie du monde semble exiger d’Israël qu’il justifie sans cesse son droit à exister, comme si le massacre pouvait devenir un argument dans une controverse politique. J’ai écrit que la victoire du Hamas commence là où Israël est sommé de se justifier d’exister. Mais il existe une autre victoire que nous devons lui refuser : celle qui consisterait à nous faire accepter que le monde ne puisse désormais être pensé qu’en termes d’affrontement de blocs, de communautés ennemies et de destins irréconciliables. Je ne veux ni céder au déni ni me résigner à la peur. Je ne veux pas davantage que l’histoire juive devienne le support d’une vision de la France dans laquelle chacun serait désormais sommé de choisir son camp et de désigner son ennemi. L’inquiétude de Sidney Touati mérite d’être entendue. Je l’entends et la comprends. Aussi dans ses excès. Elle appelle une réponse politique, une exigence de vérité et une volonté de combattre ceux qui menacent effectivement notre liberté, notre civilité, nos vies. Mais elle ne doit pas nous conduire à tenir la catastrophe pour acquise. Car nous aurions alors accepté quelque chose d’essentiel, à savoir que ne resterait plus que l’alternative binaire entre la violence ou l’exil. Avant de se traduire en actes, la résistance est une idée. Il faut sauvegarder cette idée.
Philippe Sola
Pour prolonger le dialogue
À lire également sur HaBayta : « L’impuissance de l’État encourage la criminalité », de Sidney Touati, la tribune à laquelle répond Philippe Sola.
17 octobre 2026 — L'impuissance de l'État encourage la criminalité. Par Sidney Touati
Dans les violences qui ont secoué la France en octobre 2026, Sidney Touati voit plus qu’une crise de l’ordre public : les signes d’un possible basculement historique. Avocat, il interroge la responsabilité de l’État, la vulnérabilité des citoyens et l’avenir des Juifs de France.
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