Depuis le 7-Octobre, quelque chose s’est brisé dans la confiance de beaucoup de Juifs. Et puis il y a ceux qui, parfois sans le savoir, par un mot, un geste, une fidélité, viennent doucement remettre une pierre à sa place. Cet édito est pour eux.
Il y a ceux qui blessent. Il y a ceux qui détournent les yeux. Et puis il y a ceux qui réparent.
Je ne sais pas s’ils le savent. Je ne sais même pas s’ils savent qu’il y avait quelque chose à réparer.
Depuis le 7-Octobre, nous avons beaucoup parlé de solitude juive. Nous avons parlé des silences. Des abandons. Des mots devenus soudain impossibles à entendre. De ceux dont nous attendions une main et qui l’ont retirée. De ceux qui nous ont demandé de nous expliquer alors que nous n’avions pas encore enterré nos morts.
Nous avons découvert aussi quelque chose de plus ancien: nous pensions peut-être que certaines blessures appartenaient à la mémoire. Le 7-Octobre nous a appris qu’elles appartenaient encore au présent.
Et depuis, quelque chose en nous s’est abîmé. Je dis « nous » avec prudence. Je ne parle pas au nom de tous les Juifs. Je parle de cette chose que je reconnais chez tant d’entre nous et que je reconnais en moi.
Une confiance perdue. Pas la confiance naïve dans un monde sans antisémitisme. Nous savions. Une confiance plus élémentaire. La conviction qu’au moment où l’impensable arriverait, certains mots ne seraient pas prononcés. Certaines comparaisons ne seraient pas faites. Certains amis ne nous demanderaient pas, avant même de nous prendre dans leurs bras, ce qu’Israël avait fait pour que cela arrive. Nous nous étions trompés.
Alors oui, quelque chose s’est cassé.
Et voilà qu’au milieu de cela, depuis quelque temps, je rencontre des êtres qui font exactement le contraire: ils ne viennent pas nous sauver. Ils ne viennent pas nous consoler. Ils ne nous expliquent pas ce que nous devrions ressentir. Ils sont là.
Parfois, c’est un texte confié. Parfois une phrase. Une fidélité. Une exigence de vérité lorsque le mensonge serait tellement plus confortable. Le refus de céder au vacarme. Le refus surtout de demander au Juif de comparaître avant de pouvoir être entendu.
Ces êtres-là ne savent probablement pas ce qu’ils font. Ils ne savent pas qu’en entrant simplement dans une maison juive, en y déposant leurs mots avec confiance, en considérant comme allant de soi qu’elle est une maison digne de les accueillir, ils remettent une pierre à sa place.
Ces derniers jours, l’un d’eux m’a écrit quelques lignes. Il voulait seulement dire sa joie d’être publié dans HaBayta.
J’ai lu son message. Et le mot m’est venu immédiatement: Réparer. Pas réparer HaBayta. Pas réparer une carrière, une histoire professionnelle ou quelque mésaventure personnelle. Réparer quelque chose en Sarah, la Juive.
J’écris cela au lendemain de Kippour et je mesure ce que ce mot peut avoir de démesuré. Car certaines choses ne se réparent pas. Les morts ne reviennent pas. Les trahisons ne s’effacent pas. Le 7-Octobre ne deviendra jamais une cicatrice propre que l’on pourrait regarder sans douleur.
Réparer ne signifie pas effacer. Peut-être signifie-t-il seulement ceci : empêcher la blessure de devenir notre seule manière de regarder les autres. Permettre encore la confiance. Faire qu’après avoir tant appris de ceux qui nous ont abandonnés, nous sachions aussi reconnaître ceux qui sont restés. Et ceux qui arrivent.
Ils sont quelques-uns. Je ne donnerai pas leurs noms. Justement parce que ce texte ne leur est pas adressé: il parle de quelque chose de plus vaste qu’eux et que moi. De cette étrange capacité humaine à panser une blessure que l’on n’a pas causée. À rendre à quelqu’un un peu de ce que d’autres lui ont retiré. À remettre du lien là où quelque chose s’était rompu.
Peut-être est-ce cela aussi, après Kippour. Non pas seulement demander qui doit pardonner à qui. Mais regarder autour de soi. Et reconnaître ceux qui, sans rien demander, sans même le savoir, rendent encore possible ce que nous pensions avoir perdu.
Ils ne le savent peut-être pas. Mais ils réparent.
À S. X., qui, à Kippour, m’a fait comprendre que certains êtres réparent sans même savoir qu’ils réparent.
Sarah Cattan



